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LES DERNIERES FORTIFICATIONS MONTOISES

Le traité de Vienne ayant créé après la défaite de Napoléon le royaume des Pays-Bas, il fut décidé de renforcer la frontière sud du nouvel état contre un éventuel retour du sempiternel envahisseur français. C’est ainsi que furent simultanément fortifiées : Ostende, Nieuport, Ypres, Menin, Tournai, Ath, Mons, Charleroi, Philippeville, Mariembourg, Namur, Dinant, Huy et Liège .

L’enceinte construite de 1817 à 1826 par les ingénieurs militaires hollandais formait un ovale régulier présentant un périmètre d’environ 10.000mètres - l’actuelle grande voirie, ancien chemin de ronde, en marque de nos jours exactement la limite intérieure. Elle était constituée d’un rempart principal composé de 14 bastions régulièrement espacés reliés entre eux par des courtines que perçaient cinq portes donnant accès à la ville. Il était bordé sur tout son pourtour d’un fossé rempli d’eau, lui-même précédé de 14 demi-lunes reliées entre elles par un chemin couvert (c'est-à-dire abrité du tir d’un assaillant). Au devant de celui-ci s’étendait encore un avant-fossé à l’extérieur duquel courrait un chemin de ronde. Les principales portes, c'est-à-dire celle de Bertaimont, d’Havré et de Nimy, parce qu’elles avaient subi par le passé les attaques principales, avaient été dotées toutes trois d’une protection supplémentaire s’étendant loin dans la campagne. A un point tel que la sinuosité de la route de Bruxelles passant au travers de tous ces ouvrages inspira en 1837 à Victor Hugo les réflexions suivantes : « Mons est une citadelle, et une citadelle plus forte qu’aucune des nôtres, il y a huit ou dix enceintes avec autant de fossés autour de Mons. En sortant de la ville, on est rejeté, pendant plus d’un quart d’heure, de passerelles en ponts levis, à travers les demi- lunes, les bastions et les contrescarpes… »


Même l’extrémité du canal allant de Mons à Condé était fortifiée par un ouvrage à cornes entouré d’eau où seul un passage étroit permettait aux bateaux d’accéder au grand bassin situé au devant de la porte du Rivage. Enfin, une ligne de fortification avancée reliait cet ouvrage à ceux disposés au devant de la porte de Bertaimont renforçant la défense du côté de la plaine.

Autour de la fortification proprement dite une vaste zone inondable protégeait l’ensemble. Elle était alimentée, au Sud Est, par la trouille au Nord-Est, par le Trouillon, et à l’Ouest par la Haine. A chacune de ces entrées d’eau un fortin isolé abritait les vannes commandant ces inondations.


C’était là, on le voit, un dispositif de première importance qui faisait de Mons, selon Pierre Larousse : « une place forte parmi les plus puissantes d’Europe ». En fait le rôle de cette place-forte était de constituer un verrou sur la route menant à Bruxelles et aux Pays Bas face à l’ennemi historique : le français. «

Inutile de dire que l’existence de ces fortifications nuisait fortement à la prospérité de la ville et rendait la vie de ses citoyens un peu compliquée : allait-on faire une promenade à la campagne, il fallait se garder de s’attarder, sinon les portes de la ville étaient fermées, et force était d’aller passer la nuit dans quelque auberge des faubourgs. Aussi, lorsque les retardataires entendaient retentir la « cloche-porte », cloche destinée à avertir le public que la ville allait être close, s’empressaient-ils de regagner celle-ci au pas de course.


La disparition des fortifications, donc, allait faire enfin de Mons une ville ouverte, après 600 ans d’enfermement, car, on l’oublie de nos jours, Mons fut toujours, aux confins des Pays-Bas terre de batailles et d’invasions, une ville fortifiée desservie par une nombreuse garnison. Il y eut d’abord l’enceinte comtale, qui n’entourait que le noyau primitif de la cité médiévale, puis dès le XIIIe siècle la première fortification autour de la ville, qui subsista jusqu’au début du XIXe siècle malgré les nombreux remaniements apportés par les différents envahisseurs que connut la ville. Parce qu’érigée sur une colline isolée entourée de prairies baignées par deux rivières, donc facilement inondables, le site de Mons a de tout temps inspiré les bâtisseurs de fortifications : les espagnols d’abord, puis les français, à plusieurs reprises, avec notamment le célèbre Vauban, enfin les autrichiens. Au fil des siècles les murailles entourant Mons eurent à subir maintes fois leurs attaques puis leurs travaux de réédification ou de renforcement, mais toujours dans le même périmètre, et en préservant l’ancien rempart médiéval.


Au lendemain, donc, de la défaite de l’empire français en 1815, les alliés, au Congrès de Vienne, décidèrent de reconstituer la barrière des Pays-Bas contre la France, déjà imaginée par Marlborough en 1715. Les dernières fortifications, à l’exception de l’enceinte médiévale, ayant été démantelées sur ordre de Joseph II en 1781, on opta pour la construction d’un nouveau système défensif puissant autour de la ville. La direction des travaux fut confiée au capitaine ingénieur hollandais Van de Polder. Celui-ci voulut un tracé idéal d’une symétrie parfaite autour de la ville. A un point tel que les portes d’Havré et de Nimy furent décalées par rapport à l’axe de ces rues : celle de Nimy débouchait en fait en face de l’actuelle rue du Rossignol, et celle d’Havré se trouvait à l’emplacement de l’actuelle clinique St Joseph. Seule la porte de Bertaimont, qui servit sans doute de point de départ, resta dans l’alignement de sa rue, mais la rue fut diminuée d’un tiers de sa longueur. Il en fut de même pour la rue d’Havré tandis que quelques quartiers situés près des anciennes murailles furent tronqués. Quant aux portes du Parc et du Rivage, qui n’étaient que de simples poternes ne servant qu’aux piétons sans dispositif particulier de défense, elles avaient été percées au bas de rues existantes.

C’est donc l’observance d’une stricte régularité garante d’une plus grande efficacité qui fit que la vieille enceinte du Moyen âge qui avait survécu jusque là - à vrai dire, fort ruinée par les années et le manque d’entretien -, disparut complètement, à l’exception toutefois, de la tour Valenciennoise qui ne dut sa survie qu’à l’épaisseur de ses murs, et qui, pour la même raison, survécut à cette nouvelle démolition et est parvenue jusqu’à nous..

Manifestement, l’art de la défensive en cas de siège, la poliorcétique, avait atteint ici une certaine perfection : la nouvelle enceinte formait un ovale régulier autour de la ville : les pointes des 14 bastions dont elle était constituée étaient précisément écartées d’une même distance de 350m, le rempart principal, de 10m de haut, était entouré d’un fossé de 40m de large et de 4 à 5m de profondeur, lui-même précédé d’un chemin couvert continu protégé par un glacis herbeux destiné à empêcher un tir direct sur les murs, et dans ces talus étaient aménagées 14 demi-lunes ainsi que de nombreux réduits et places d’armes. L’ensemble des murs étaient constitué d’un corps en blocage de moellons de silex et de calcaire, enrobés dans un mortier à la chaux. Sur un soubassement en pierres bleues appareillées, celui du rempart principal avait été monté en briques dans lesquelles étaient régulièrement disposées en quinconce des pierres de taille dont le seul objet était de briser la propagation des ondes de choc lors d’un bombardement. Un lourd bandeau continu en pierre en renforçait le faîte. Quant au parement des demi-lunes et des ouvrages à cornes, plus exposés, il était entièrement en pierres bleues, bouchardées au centre et ciselées sur le pourtour, soigneusement ajustées. Chaque muraille était surmontée d’une épaisse couche de terre engazonnée et plantée d’un alignement d’arbres, destinée à amortir les chocs. Voir ci-dessous.


Pour accéder à la ville, une fois passées les défenses avancées, on traversait le chemin couvert entre deux murs qui en épousaient le profil, puis on accédait à la demi- lune par un pont en bois recouvert de pavés. Puis de là, on devait encore traverser le fossé principal sur un long pont qui menait à l’entrée de la tenaille, entrée qui était ornée de deux hautes colonnes en pierre taillée surmontées d’une sphère.

On traversait alors cet ouvrage défensif avant d’emprunter un troisième pont dormant qui aboutissait à un pont levis qui, lui, défendait la porte proprement dite.

Celle-ci, monumentale, de style classique, était flanquée de 4 colonnes toscanes jumelées supportant un entablement massif du même ordre. Elles encadraient une entrée en plein cintre que garnissaient deux imposants battants de portes donnant accès à un passage vouté de3m70 de large sur 4m30 de hauteur à la clé, qui perçait le rempart proprement dit.


Du côté intérieur, elle comportait trois travées voutées à l’épreuve des bombes, mais seule celle du milieu servait au passage, les autres abritait un corps de garde ou des magasins. Quatre sphères ornementales en pierre bleue garnissaient le sommet des pilastres qui rythmaient la façade, tandis que deux autres, protégées par des chasse-roues de forme conique terminaient les murs en quart de cercle retenant les terres du talus encadrant la porte.


Nous l’avons vu, ce périmètre de fortifications était encore renforcé par d’importantes défenses avancées aux endroits les plus vulnérables, c'est-à-dire ceux situés en face des monts St Lazare , Panisel et Héribus, et donc plus exposés au tir des assaillants. Pour mieux situer de nos jours leur étendue, relevons que le tracé sinueux de l’actuelle rue du Champs de Mars reproduit l’ancien contour des ouvrages avancés de la porte de Nimy, que le Waux-Hall se trouve sur les vestiges d’un fort construit en hors-d’œuvre pour défendre la porte d’Havré, et que le tracé du chemin du Versant témoigne encore partiellement de la limite extérieure des défenses avancées de la porte de Bertaimont. Ces dernières furent particulièrement développées par les ingénieurs hollandais car c’est toujours de ce côté que se déroulèrent – avec succès - les principales attaques qui ont été dirigées contre la ville.


Tout devant, donc, il y avait trois saillants fortifiés destinés notamment à protéger les vannes commandant les inondations dans cette partie de la ville, et à épauler la digue rejoignant la défense du canal de Condé, ensuite entre la demi-lune et le rempart principal, un puissant ouvrage en tenaille avec réduit casematé et contre escarpe crénelée, encadrant des places d’arme, élevé juste dans l’axe de la porte .

Enfin, pour appuyer ces défenses extérieures, on construisit dans les deux bastions voisins, donc à l’arrière du rempart, de formidables casemates à l’épreuve des bombes, destinées à abriter, d’un côté, la boulangerie militaire, et de l’autre, le logement d’une garnison de 2.000 hommes, mais leur utilité première était bien de contribuer à la défense de la porte de Bertaimont par le moyen de 55 embrasures permettant à autant de mortiers de tirer par-dessus le rempart. Ces deux bâtiments ne sont autres que ceux existant encore rue de Thirimont et place Nervienne, et qui eux aussi ont survécu en raison de l’importance de leur masse.

Voilà le manteau dont on avait revêtu la ville pour protéger le pays, et qui ne servit jamais.


Au lendemain de l’indépendance de la Belgique, le gouvernement français réclame la suppression des places-fortes longeant la frontière, dont Mons, depuis la mer jusqu’à l’Entre-Sambre et Meuse. La Convention des Forteresses, conclue le 14 décembre 1831 entre les Grandes Puissances – Angleterre, Autriche, Prusse et Russie – et la Belgique, autorise un démantèlement partiel de cette ligne de fortifications.

Quelques décennies plus tard, une nouvelle stratégie de défense du Pays s’appuyant sur la forteresse d’Anvers, conjuguée avec l’apparition d’un nouveau type de canon plus performant provoquera le déclassement de toutes les places-fortes. Après la loi du 15 juillet 1860 autorisant la cession des terrains militaires, celle du 8 mai 1861 décrèta la démolition de l’enceinte montoise.


Pour les montois, cet événement était attendu et espéré comme le point de départ d’un futur essor industriel à l’instar d’autres cités voisines. En réalité il était trop tard, la révolution industrielle avait trouvé depuis longtemps ses pôles de développement, et notre bonne ville resta un centre administratif, commercial et intellectuel, mais c’est néanmoins avec beaucoup de satisfaction qu’ils accueillirent la nouvelle. Ainsi Henry Delahaye décrivit-il dans un roman de Mœurs montoise paru en 1892 l’état d’esprit qui régnait à Mons à l’époque où on envisageait leur disparition par ces mots : « les fortifications, sur l’emplacement desquelles devrait sourire bientôt la verdure des boulevards (…) On saluait par des cris de joie l’union fraternelle de la ville et de la campagne (…) Et, pour la première fois, les citadins purent contempler de leurs demeures l’infini déroulement du paysage, des champs, des ruisseaux, des monts dorés et de la grande ceinture d’émeraude dont les forêts entourent la ville. »

C’était comme une (re)naissance. Remarquons toutefois que Paris, qui était entourée d’une enceinte semblable datant de 1840, a conservé ses « fortifs » jusqu’après la première guerre mondiale.


Une fois que le roi Léopold 1er eut signé la loi autorisant leur démantèlement, un crédit extraordinaire de 1.100.000 franc, somme énorme pour l’époque - mais plusieurs enceintes fortifiées étaient concernées : Mons, Charlertoi, Namur - fut accordé au ministre de la guerre pour servir à la mise hors d’état de défense de ces enceintes. De son côté, le ministre des finances fut autorisé à mettre en vente publique les terrains et les bâtiments militaires rendus disponibles par ces travaux de désaffection. Et le Moniteur du 10 mai 1861 de préciser : ce sont les acquéreurs qui feront démolir à leurs frais les ouvrages défensifs situés sur les biens vendus.

Mais la thèse de la Ville était toute différente : plutôt qu’un lotissement préalable à la démolition, elle préféra démolir l’ensemble à ses frais, conserver les terrains qui lui seraient nécessaires pour les aménagements prévus et vendre ensuite les lots restants, se réservant de faire supporter par les acquéreurs les dépenses encourues par elle et par l’état pour la démolition. Sur les 106 hectares de terrains nivelés, la ville en conserva 36 pour l’établissement des nouvelles voiries. Même avec la participation de l’état, la Ville ne pouvait supporter tous ces frais, aussi lança-t’elle un emprunt de 1.800.000 francs pour pouvoir exécuter les travaux de démolition et la reconstruction projetée.


Dès ce jour, les montois furent autorisés à se promener sur les remparts, mais pas avant que les 40 canons et les derniers tonneaux de poudre eurent été expédiés à Anvers et que tout risque d’accident fut écarté.

Les opérations commencèrent le 24 juin 1861 par l’enlèvement des terres du parapet face à la plaine d’exercice puis, durant l’été, par la démolition des ouvrages situés entre les portes de Nimy et du Parc. Fin 1862, ils continuèrent entre la boulangerie militaire, près de la porte de Bertaimont, et la porte des Guérites (actuelle avenue Frère Orban) ; l’année suivante, depuis celle-ci jusqu’à la porte de Nimy. Enfin en 1864 ils se terminent par la partie située entre la porte du Parc et celle de Bertaimont.

C’est à la pioche et à la pelle que les ouvriers s’attaquèrent aux puissantes murailles. Ils étaient payés 14 centimes par m³ de gravats déblayés et 7 centimes pour leur transport. Le chantier était très animé, 120 à 200 personnes étaient employées à la démolition par l’entrepreneur. On travaillait de trois à quatre côtés à la fois autour de la porte de Nimy. Bien entendu la presse de l’époque suivait de près la progression des travaux et se faisait l’écho de tous les événements qui s’y produisaient. Par exemple, l’un ou l’autre blessé par des gamins qui venaient y jouer à la guerre en se lançant des pierres Evidemment, le dimanche, la promenade des montois était consacrée à la visite des démolitions.



Restait le réaménagement des lieux. Une commission gouvernementale s’affaira pour traiter les projets présentés par la ville de Mons pour le remploi futur des terrains libérés. On y discuta longuement du tracé des voies nouvelles et de la répartition des tâches : aux frais de la ville : une rue circulaire intérieure, des boulevards et des ruestransversales ; aux frais de l’état quatre avenues formant grand’route aux sorties de la ville, Bertaimont, Havré, Nimy et le Rivage plus les ouvrages des fronts 10-11 et 11–12 qui furent réservés au département de la guerre pour l’entrainement des nombreux soldats casernés à Mons : la future plaine de manoeuvres.

Il fallut vingt ans pour remplacer les anciens fossés, les murailles, les demi-lunes et autres tenailles par des boulevards ombragés des rues larges, droites, bien éclairées rayonnant vers la campagne avoisinante. Nous en reparlerons au chapitre consacré aux boulevards.


Mais ces remparts successifs, construits suivant des tracés différents, arasés chaque fois pour n’en supprimer que les superstructures, laissèrent subsister dans le sol des vestiges non négligeables sur lesquels les constructeurs actuels tombèrent inévitablement, notamment lors du creusement de 1975 à 1980 des tunnels routiers sous les principaux carrefours des boulevards.

En effet, La solution la plus simple a toujours été d’application lors de chaque démolition ne démonter que ce qui faisait obstacle sans prendre la peine d’aller rechercher ce qui se trouvait dans le sol. On récupérait pour les revendre les matériaux encore en bon état tandis que le reste était simplement déversé dans les fossés. C’est ce qui explique que, presque partout, des vestiges se trouvent à faible profondeur sous les chaussées et les trottoirs, et, malheureusement pour leur propriétaire, cela explique pourquoi apparaissent ici et là des déformations parfois importantes dans certaines habitations provoquées par des tassements différentiels tout simplement par qu’elles ont été construites en partie sur d’anciens murs aux solides fondations et en partie sur d’anciens fossés récemment comblés.

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