LE MONT DE PIETE




LE MONT DE PIETE DE MONS

Le terme français vient de la « mauvaise traduction en français de l'italien monte di pietà, “crédit de pitié” »1, de monte, « valeur, montant », et pietà, « pitié, charité ».

Les premières banques de prêts sur gages ont été établies en Italie à la fin du XVème siècle sous la dénomination de Monte di Pieta, c'est-à-dire « mane » ou fonds de charité ou de pitié. Elles ont été organisées par des religieux pour affranchir les pauvres de l’exploitation des usuriers. En effet, des intérêts de 40 à 60%, voire plus, étaient courants à l’époque, alors qu’aucune garantie n’existait, et que nul n’était certain de récupérer son gage s’il était de nature à tenter la cupidité des prêteurs. L’utilité des Monts de Piété n’était pas seulement de remplacer les prêteurs clandestins qui exploitaient les gens dans le besoin, mais elle permettait à l’ouvrier, aux particuliers, aux commerçants, momentanément en proie à une gêne financière passagère, de conserver les effets, meubles ou marchandises dont, sans cela, ils auraient été obligés de se défaire définitivement, et ce, en perdant généralement les 2/3 de leur valeur. En fait, c’était la banque des pauvres et, pendant des siècles, elle a gardé ce caractère exclusif. Les fonds destinés à assurer son fonctionnement étaient fournis à l’origine à titre gracieux ou à bas intérêt par des personnes charitables qui ce faisant, accomplissaient un acte de charité, et le service rendu revêtait la forme de secours attribués à des indigents.

Les monts-de-piété furent introduits dans nos provinces dès les premières années du XVIIème siècle par ordonnance des archiducs Albert et Isabelle. Wenceslas Cobergher, un architecte anversois qui avait reçu la fonction de surintendant des Mont-de-piété, fit acheter l’ancien hôtel d’Enghien pour y construire de 1623 à 1625 un de ces établissements, sur un plan type des Monts-de-Piété des Pays Bas du sud.

Cette importante bâtisse de briques et pierres bleues de la région existe toujours. Massive, bâtie sur un plan rectangulaire en léger retrait derrière un haut mur qui conserve encore une fenêtre à meneau fermée d’une grille, elle comporte trois niveaux de huit travées bordées de chaînages d’angle harpés sur un soubassement appareillé. À ceux-ci se superpose une rangée de grandes lucarnes quadrangulaires éclairant les combles. Témoignage de son ancienne fonction de coffre-fort, toutes les baies sont munies de barreaux. Le volume principal est adjoint d’une cage d’escalier formant une étroite aile de quatre niveaux, à l’arrière de l’édifice, du côté du Jardin du Mayeur, abritant un des plus anciens escaliers droits connus à Mons. Le bâtiment est notamment accessible par la travée située à son extrême droite, percée de part et d’autre d’une porte cochère en plein cintre sous larmier dont les vantaux conservent leurs cloutages. Les bandeaux au niveau des seuils et des linteaux droits des baies aux montants harpés constituent le principal décor de la façade, avec les cordons-larmiers surmontant les linteaux. Ils ceinturent entièrement le bâtiment. (Patrimoine Monumental de la Belgique Mons Tome 4). Et la rue, qui portait alors le nom de rue d’Enghien devint, dans cette partie, rue du Mont de Piété.





Cette institution a été à plusieurs reprises modifiée sous les divers gouvernements de notre pays. Jusque-là soumis au bon vouloir des surintendants espagnol sana aucun contrôle de tout pouvoir public, les Monts-de-Piété furent soumis par décret en 1752 et 1758 au contrôle d’une commission suprême relevant elle-même du gouvernement. Durant la Révolution Française l’institution a été pillée puis supprimée en 1794. Elle fut rétablie en 1804 suite à la constatation des ravages causés par l’usure et à l’insigne mauvaise foi des prêteurs, dont les maisons furent interdites. Lors de cette réorganisation, les capitaux furent généralement fournis par les hospices civils et bureaux de bienfaisance du lieu, administrations envers lesquelles le Mont-de-Piété devait rendre des comptes et ses bénéfices. En 1835 une caisse d’épargne fut instituée au sein du Mont-de-Piété ce qui contribua pour beaucoup dans l’assainissement de sa situation, étant devenue sa principale ressource financière. En 1851 l’administration du Mont-de-Piété de Mons a été rendue indépendante, quoique toujours sous la surveillance directe de l’autorité communale. Ce caractère d’établissement communal indépendant a été confirmé par la loi du 30 avril 1848 qui entérinait le fait que l’administration du Mont-de-Piété, sous la présidence de droit du bourgmestre, pouvait assurer l’application de son règlement organique interne en toute indépendance et prendre les dispositions réglementaires de service intérieur qu’elle jugeait nécessaire, mais qui devaient cependant, être soumises à l’approbation du conseil communal. Cependant, la caisse d’Epargne ayant été rattachée par la même loi à l’administration des hospices, le Mont-de-Piété fut encore longtemps dépendant financièrement de cette administration à laquelle elle remboursait petit à petit la dotation. En 1852, le capital destiné aux prêts sur gages était composé de capitaux propres (195.112 frs), des sommes encore avancées en dotation par les Hospices (210.000 + 55.000 frs) (En 1903 cette dotation n’était plus que de 43.000 + 19.000 francs), des cautionnements en numéraire des employés (98.900 frs), des bénéfices qui pouvaient être réalisés sur les gages vendus (4.466 frs) et des dons et legs qui pouvaient survenir. Les revenus se composaient des intérêts payés par les emprunteurs ; des intérêts des placements spéciaux des capitaux, du montant des bonis non réclamés dans les deux ans à partir du jour de la vente, du produit des rentes, propriétés ou autres objets que l’institution pouvait acquérir ou posséder, par dons, legs ou autrement.


Durant le XIXème siècle, la clientèle ordinaire de ces établissements est restée, en ordre principal, la classe pauvre, qui n’éprouvait aucune répugnance à recourir aux offices d’une institution charitable, et tout particulièrement les femmes. De 1840 à 1849, l’institution conservait en dépôt dans ses magasins une moyenne annuelle de 17.629 d’objets gagés, représentant une valeur de 98.677,75 francs, soit 5 francs 59 par gage. Par année, elle avait accordé 42.427 emprunts pour un montant de 201.254, 95 francs, soit une moyenne de 4,74 francs par gage, et avait été remboursée de 186.677,70 francs, correspondant à la reprise de 38.682 objets, soit une valeur de 4,82 francs par objet mis en gage. Au cours de cette période, 3.445 objets ont été vendus par an, pour un montant global de 12.951,05 francs, soit une moyenne de 3 francs 75 par objet.

Dans les différents articles de son règlement concernant les opérations, il était précisément stipulé que le Mont de Piété prêtait exclusivement sur nantissement d’objets mobiliers (avec, en 1881, un minimum de 1 franc et un maximum de 3.000 francs sur un seul gage) à l’exception des titres, obligations, actions, effets publics ou de commerce. Notons que n’étaient pas acceptés : les objets servant ou ayant servi à l’exercice des cultes, les objets reconnus appartenir à une institution de bienfaisance ou les effets distribués par celle-ci ; les armes et effets d’équipement des sous-officiers et soldats de l’armée, de la garde civique, des agents de police et des gardes champêtre, des préposés des douanes, du corps des pompiers, ainsi que des employés des chemins de fer ; les outils des ouvriers, enfin les objets dont la valeur ne s’élèverait pas à un franc. Les objets étaient évalués par le priseur, à savoir : les objets d’or et d’argent pour les 4/5e de leur valeur intrinsèque, et tous les autres objets pour les 2/3 de leur estimation, au maximum. Celui-ci, au cas où l’objet était vendu à un montant inférieur à celui qu’il avait estimé, devait compenser de sa poche la différence pour autant que la somme globale sur un an dépasse 900 francs, et dans chaque cas pour les matières fausses telles que l’or, l’argent, les pierres et pierreries, dont la vérification peut se faire.

Ce même règlement autorisait, moyennant un sou pour la peine de l’employé, de dégager un objet en dehors des heures d’ouverture et même le dimanche. Ce qui permettait par exemple à un ouvrier, qui n’avait que le dimanche à lui, de retirer un vêtement dont il avait besoin ce jour-là puis le réengager le lundi. Pour la même somme on pouvait demander à l’employé de pendre les vêtements afin qu’ils ne se froissent pas en vue de leur récupération.







Les intérêts –fixés par arrêté royal - que devait payer les emprunteurs sur la somme obtenue allaient de 8 à 15% selon la valeur du gage. Plus celle-ci était élevée moindre était le pourcentage d’intérêt. Cependant, ceux-ci furent unifiés à un seul taux de 9% le 6 mai 1893. Il arrivait néanmoins que des prêts sans intérêts soient accordés aux plus démunis.

Les prêts étaient contractés pour une période de douze mois, renouvelables, mais après paiement des intérêts échus. Enfin, les objets déposés pouvaient être mis en vente mais seulement après 12 mois accomplis sauf à la demande des emprunteurs pour cause majeure laissée à l’appréciation de l’administration de l’institution. Il y avait une vente organisée publiquement tous les mois dans les locaux du Mont-de-piété.

Mais peu à peu, le fonctionnement des Monts de Piété se ressentit des transformations économiques survenues au cours des décennies suivantes. Avec le développement moderne du confort, le gout du meuble, du bibelot de la toilette féminine et des bijoux, la vogue des antiquités, qui ont introduit jusque dans les foyers les plus modestes quantités d’objets mobiliers représentant une part importante du patrimoine familial, la tendance à utiliser ces valeurs en représentation d’avances, tout comme on utilise un titre de rente, s’est peu à peu généralisée [1]. Les hardes (remarquons qu’en cas de maladie contagieuse, l’administration était tenue de prendre des mesures de désinfection sur les objets d’habillement présentés) et petits objets mobiliers qui formaient autrefois la plus large part des gages cédèrent de plus en plus la place aux bijoux et objets d’ornementation. En 1903, les objets sur lesquels les prêts étaient le plus souvent consentis étaient les suivants :

Pour le magasin des hardes : les effets d’habillement, le linge de corps et de table, les couvertures et les draps de lit. Pour celui des marchandises : les chaussures, toiles blanches et à matelas, calicots et étoffes diverses. Pour les matières d’or et d’argent : les montres d’or et d’argent, les bijoux (anneaux, boucles d’oreilles, broches, bracelets, or, diamants), les couverts, cuillères à café, services à découper et à salade, truelles d’argent, pendules. Des prêts étaient également faits sur d’autres objets tels que parapluie, chandeliers en cuivre, appareils photographiques. Sur les 30.255 objets déposés, 23.683 avaient une valeur de moins de 5 frs, 3.322 de moins de 10 frs, 2.579 de moins de 50 frs, 347 de moins de 100 frs, 168 de moins de 500 frs et 2 de plus de 500 frs.

Ainsi, malgré le développement de sociétés coopératives de crédit, la petite industrie, le petit commerce, la bourgeoisie recoururent de plus en plus à ces institutions pour obtenir, contre dépôt de gages, sans formalités longues ou tracassières, des prêts à court terme qui leur permirent d’assurer la marche continue de leurs affaires. Mais, surtout, une innovation apportée en 1911 qui permettait d’emprunter jusqu’à une somme de 300 francs sur présentation de titres de fonds publics (fonds d’état, de province et de communes) eut pour conséquence de développer encore les relations des établissements avec les classes moyennes et les petits commerces. Et, dès les premiers jours de l’occupation lors de la Grande Guerre, cette possibilité s’avéra d’une très grande utilité, car, les bureaux de change ainsi que la Bourse ne fonctionnant plus depuis l’ouverture des hostilités, de nombreuses personnes - qui n’étaient pas des nécessiteux - sollicitèrent des prêts de subsistance sur dépôts de ces fonds publics et c’est ainsi qu’un grand nombre de personnes qui n’avaient, jusque-là, jamais envisagé l’éventualité de recourir à ces institutions, a pu bénéficier du service que le Mont de Piété a pu rendre à toutes les classes sociales durant des moments critiques.

A l’époque (1910), le personnel se composait d’un directeur, logé gratuitement dans une maison voisine, côté rue Neuve, d’un priseur, d’un caissier, de deux commis aux écritures et de deux magasiniers. Chaque membre du personnel devait déposer avant sa prise de fonction un cautionnement qui n’était restitué qu’après l’apurement de sa gestion, au plus tôt quatorze mois après la cessation de ses fonctions. Le cautionnement du directeur s’élevait à 24.000 francs et celui des employés à 2.000 francs. Des commissionnaires au nombre de six, ayant un bureau en ville, pouvaient avancer sur un gage une caution avant de se faire rembourser par le priseur en engageant l’objet. Ils touchaient une commission de 15 centimes par gage. Ils en traitaient ensemble 36.000 par année. Par la suite, ils furent commissionnés d’un pourcent sur l’engagement et un pourcent au moment du dégagement.

Pour la petite histoire, citons une circulaire du ministre de la justice envoyée juste avant la guerre qui fit savoir au gouverneur de la province de Hainaut que l’usage pris d’admettre les mineurs de 21 ans à déposer des gages en lieu et place de leurs parents serait désormais interdit. « Bien que comprenant que cette intervention des mineurs s’expliquait le plus souvent par la difficulté que leurs parents, retenus au travail ou absorbés par les soins du ménage, éprouvent à se présenter eux-mêmes aux bureaux du Mont-de-Piété, il estimait que l’intérêt des enfants exigeât qu’ils ne soient pas inutilement mêlés à des opérations d’engagement et de prêt sur gages, car, lorsque ce moyen de se procurer de l’argent est connu de l’enfant, il fait naître parfois en son esprit, assailli par quelque convoitise, la tentation de dérober au domicile familial ou ailleurs des objets qu’il portera au Mont-de-Piété pour les convertir en argent. »


Mais au fil des années, par suite de l’établissement de nombreuses associations de métiers, de caisses d’épargne indépendantes, de sociétés de secours mutuels et surtout par suite de l’institution du fonds de chômage communal, les Monts-de-Piété n’offrirent plus guère grande utilité à la population et disparaissaient les uns après les autres. En 1918, les établissements de prêt sur gage n’étaient plus que onze alors qu’ils étaient vingt-deux répartis dans tout le pays en 1848. C’est principalement dans les villes moyennes que ceux-ci disparurent (Dinant, Louvain, Tournai, Ypres, Diest, Nivelles, Termonde, Saint Nicolas, Lierre et Huy), en raison de la diminution de la population de ces petites villes au bénéfice des grandes et des centres industriels. A Mons, le nombre d’objets engagés pour l’année 1903 n’était plus que de 30.255 pour un montant de 175.740 francs, 29.406 dégagés et 1169 vendus.

Pour ceux qui subsistaient, la guerre avait mis à mal leur situation financière, provoquant une crise qui menaçait leur existence. Aussi, pour tenter de sortir de cette situation, il fut question d’en changer la destination et d’en faire des établissements de crédits en augmentant les prêts sur titres de fonds publics avec, bien entendu, une nouvelle dénomination, comme c’était déjà le cas en France, en Suisse et aux Pays-Bas. Le nom de « Banque de prêt sur gage » ou « Caisse publique de prêts » fut proposé en substitution à celui des « Monts de piété », mais la diminution de la fréquentation de ce type d’établissement ne fit que s’accentuer. En 1921, Il n’y avait plus que trois opérations d’engagement par jour en moyenne. Après une courte période d’observation, la suppression du Mont-de-Piété fut décidée et devint définitive en 1923.



[1] M.H.Lelong La réforme des Monts de Piété et l’organisation du crédit municipal. France. 1920.





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