AVENUE DE JEMAPPES

 

Si l’avenue de Jemappes forme un coude au niveau du boulevard André Delvaux, c’est parce que l’on a décidé, lors de la création des boulevards, d’écarter vers l’ouest le rond-point prévu à la jonction de ceux-ci avec les routes menant à Jemappes et à Cuesmes qui aboutissaient, jusque-là, à la porte du Rivage. Ceci en raison de l’importance prise par la station de chemin de fer depuis son implantation en 1841 (voir place des Alliés).

Le trafic à la fois ferroviaire et routier étant fort importants à cet endroit, on installa pour la sécurité des voyageurs, au croisement de l'avenue de Jemappes avec les rails du chemin de fer un passage à niveau protégé par deux barrières roulantes et gardé. Remarquons sur le cliché ci-contre les deux guérites destinées à abriter le gardien. Pourquoi deux ? On doit supposer qu’il utilisait l’une ou l’autre de celles-ci en fonction du côté où il terminait de fermer les barrières. Au-delà du passage à niveau, à gauche se trouvait le café du « Départ du tram électrique de Mons à Boussu », tenu par Octave Mage. Cette enseigne s'explique : c’était bien d’un tram électrique (à courant alternatif) qu’il s’agissait, le premier à Mons.

Lorsque la Société Nationale des chemins de fer Vicinaux fut créée, en 1884, il y avait à Mons trois lignes qui partaient de la gare : une vers Nimy – Maisières et Casteau, ouverte en 1887 ; une vers Ghlin, et une vers St Symphorien, inaugurées toutes les deux en 1888. Ces lignes, arpentées par de lourds trams à vapeur tractant deux à trois wagons faisaient, toutes, le tour des boulevards avant de rejoindre leurs diverses destinations, mais pas en direction du Borinage. Ce n'est qu'en 1899 qu'une ligne vicinale fut ouverte par l’État (et non les Vicinaux) pour desservir les communes de Jemappes, Quaregnon et Boussu (décision qui ne fut prise que tardivement en raison de l’existence de la ligne de chemin de fer Mons – Saint-Ghislain). Celle-ci avait en 1905 une longueur de 13,53 km et 20,53 km en 1908. Sur une grande partie de son parcours, soit de près de 11km, elle était à double voies, c’est-à-dire que les rames pouvaient se croiser n’importe où. Á remarquer qu’elle recoupait pas moins de cinq lignes de chemin de fer reliant des charbonnages à la ligne principale Mons - Saint-Ghislain. Ce fut, d’ailleurs, la raison pour laquelle il fut décidé que ce serait l’Etat lui-même qui gérerait cette ligne. Ce fut la seule en Belgique. L’énergie aérienne était fournie par une « usine électrique » comprenant trois dynamos, installée à Quaregnon-Central, dans une dépendance du dépôt des tramways qui était situé en bordure de la route à côté de la station de chemin de fer de Quaregnon-Central. Au niveau du tramway, la prise de courant se faisait par le biais d’une perche à roulette.

Le départ-terminus de cette ligne avait dut être installé au-delà du passage à niveau pour la simple raison qu'elle ne pouvait traverser les voies de chemin de fer en raison de l’important trafic ferroviaire. Ce qui fait que cette ligne, n’étant pas reliée au réseau vicinal à vapeur entourant Mons. Il fallait donc, pour se rendre dans le Borinage depuis la gare, prendre le tram à vapeur jusqu’à la halte du rond-point de Bavière (actuellement des Alliés), de là, il fallait gagner à pied le terminus de la ligne du Borinage en traversant le passage à niveau de l’avenue de Jemappes, et emprunter la rame de la ligne du Borinage. Un panonceau indiquait que l’embarquement se faisait du côté droit de la ligne.  Il y avait un départ toutes les quinze minutes, et il en fallait quarante pour arriver à Boussu.

En raison de l'importante fréquentation de cette voie de communication, un projet de construction d’un viaduc permettant d'enjamber les voies du chemin de fer, vit le jour dès 1908. Malheureusement pour les usagers, la guerre reporta sa mise en œuvre et celui-ci n’entra en service qu’en 1926. Il comportait des rampes d’accès bordées d’un garde-fou en béton caractéristiques de l'époque, aujourd'hui disparus, et un tablier suspendu à une élégante charpente métallique qui, elle, existe toujours.

            La mise en service du viaduc a- dessus des voies du chemin de fer permit alors aux trams, et aux autres véhicules, de rejoindre la gare en empruntant la rampe installée le long du boulevard Gendebien, toutefois sans qu’il y ait une liaison avec les autres trams de la SNCV. L’État exploitera cet axe jusqu’en 1928 avant d’en transférer la gestion à la SNCV. La ligne connaîtra plusieurs travaux de modernisation entre 1929 et 1337. Puis, en 1970, l’autobus remplaça le tram. Plus tard, ce viaduc fut réaménagé lors de la mise à sens unique des boulevards en 1975 et complété par deux autres viaducs formant un triangle enfermant complètement la place des Alliés.

En 1893, cette avenue va être marquée par le drame de « la fusillade de l’avenue de Jemappes ». Nous sommes, à cette époque, le 17 avril. L’économie mondiale est entrée, depuis la crise bancaire de 1873, dans une phase de ralentissement qui durera jusqu’en 1896. Le contexte économique et social est extrêmement difficile. Cette crise se ressentira en Belgique et particulièrement dans le Borinage où la condition ouvrière est précaire. Cette période est caractérisée par la hausse du chômage et une baisse des salaires. A cela s’ajoute des journées de travail longues et pénibles notamment pour les femmes et les enfants. Ces insatisfactions revendiquées par le POB, Parti Ouvrier belge, déclenchent une grève générale en vue de l’instauration du suffrage universel. La veille, le parlement belge rejettera la proposition de Paul Janson. Les activistes décident dès lors de venir manifester à Mons. Henri Sainctelette, alors bourgmestre, interdit la manifestation et demande à la Garde Civique d’empêcher les manifestants de pénétrer dans la ville. Peu habituée aux manifestations, cette Garde Civique perd son sang-froid, dans un affrontement qui la dépasse. Ces conflits feront 5 morts et 9 blessés graves.([1])

... Voici maintenant les grévistes qui reviennent plus résolus que jamais avec l’évidente intention de forcer le triple rang des gardes. Le premier cordon croise la baïonnette. Les manifestants avancent toujours, se saisissent des baïonnettes et tente de les arracher. Un corps à corps s’engage. La garde opère un simulacre de charge. Mouvement de recul de la foule mais au même moment des pierres sont lancées. Trois gardes sont blessés. Sans sommation aucune, un coup de feu part suivi d’une fusillade générale de quelques dizaines de secondes. Un officier se précipite et désespérément agite son sabre pour le « cessez le feu » quelques coups isolés partent encore… c’est fini… ! [2]

« Entre Mons et le Borinage, il y a désormais une barrière de sang. Borains, n’oublions pas le sang répandu. Mais gardons désormais notre calme et luttons jusqu’au jour où nous aurons acquis nos droits. Alors nous nous souviendrons. », pouvait-on lire sur une affiche après la fusillade.

Parallèlement à cela, Paul Janson, libéral progressiste, était parvenu à faire adopter en février 1892, après de nombreuses propositions refusées, la proposition de la révision de la Constitution, dont l’article 47. Par la suite, un compromis fut trouvé en un système de vote plural, et finalement, le suffrage universel (masculin) sera adopté en Belgique en 1919 ([3])

 

[1]« Le nouveau dictionnaire des Belges (Thierry Denoël, Collectif) | Bibliomania » sur www.bibliomania.be

[2] Léon Fourmanoit Des luttes…Des hommes…Et du Borinage.1993.

[3] S. Di Pietro, « Quartiers d'Histoires: 1893, la fusillade de Jemappes, un évènement capital. », sur www.telemb.be, 23 janvier 2020

Photos :

Le passage à niveau gardé de l'avenue de Jemappes. Carte postale oblitérée en 1910. Ed. Duwez-Delcourt. Coll. de l'auteur.

Les guérites du passage à niveau. Carte postale datée de 1901. Ed. Vanderauwera, Bxl. Coll. de l'auteur.

Le terminus de la ligne du Borinage, avenue de Jemappes. Carte postale datée de 1900. Ed. DVD. Coll. de l'auteur.

Rampe du pont de Jemappes côté boulevard Gendebien. Carte postale vers 1930. Ed. Thill, Bxl. Coll. De l'auteur.

Le viaduc de Jemappes. Photo anonyme. Coll. P. Piérard.

La fusillade de l'avenue de Jemappes.

RUE DES FILLETTES

            De nos jours, la rue des Fillettes ne comprend que quelques masures, mais il est probable qu'à une époque lointaine elle parcourait tout le Mont du Parc. C'est du moins ce qui semble résulter de la mention suivante extraite du procès-verbal du Conseil de Ville tenu le 7 mai 1543 : «  Conclud de prendre la maison Pierot (...) pour eslargir la rue des Fillettes, vers le jardin de Saint-Sébastien ». Or les confères du Serment de Saint-Sébastien ont eu au sommet du Mont du Parc un jardin avec berceau où ils s'exerçaient au tir à l'arbalète ou à l'arc.

            Il est étonnant que l'autorité communale montoise ait gardé cette appellation de rue des Fillettes. A première vue on pourrait croire qu'il s'agit simplement de commémorer quelques enfants en bas âge pratiquant l'un ou l'autre jeu innocent. Mais ce n'est pas du tout cette signification-là que sous-entend le nom de cette rue.

            On l'a compris, il s'agit, ici, des « ribaudes » ou autres « baiselettes » ou encore de « femmes de l'amoureuse vie », de filles « folyant » de leur corps, celles qui vendent l'amour au détail, les « nonnains des gaies abbayes », etc...Du temps de Rabelais, les expressions ne manquaient pas.

            La première ordonnance connue sur la prostitution à Mons date du 28 mai 1265. Elle est de Marguerite dite de Constantinople, comtesse de Hainaut, et semble avoir été calquée sur une mesure prise par Saint-Louis, roi de France. Ne pouvant expulser la prostitution de ses états elle décida que les filles de joie habitant la ville, précisément dans le quartier des Sarts, seraient dorénavant astreintes à porter une aiguillette sur l'épaule et que le port d'une ceinture dorée, réservé aux femmes honnêtes, leur était interdit. C'est de là que viennent les expressions proverbiales de « courir l'aiguillette » ou encore : « Mieux vaut bonne renommée que ceinture dorée » ce qui signifie que toutes les femmes qui portaient cet ornement n'avaient pas pour cela brevet de sagesse.

            Le 15 mai 1485, le tribunal des échevins s'occupe de la question du « libertage »  qui s'était grandement développé à Mons en raison du séjour de fortes garnisons, des guerres et d'une situation politique profondément troublée. Cette juridiction municipale décida de remettre en vigueur les vieilles ordonnances,  l'aiguillette fut abandonnée et, en vertu d'un ban de police édicté par le Magistrat de Mons, les fillettes publiques durent porter sur le côté une bande d'étoffe jaune. Celles qui étaient trouvées « aval de ville , sans porter la bande que porter elle devoit, pour la connoistre » étaient condamnées à trente sols blancs dont un tiers pour la ville et le reste pour le prévôt de Mons.

            Des punitions plus graves étaient parfois infligées aux femmes publiques de Mons qui contrevenaient aux bans municipaux relatifs à la prostitution. Les ribaudes étaient soit plongées dans la Walierne, soit revêtues de la cotte jacquette. La cotte jacquette avait la forme d'une cloche et était garnie  intérieurement d'une multitude d'aiguilles, d épingles et de petites pointes de fer. On revêtait de singulier accoutrement le corps nu de la prostituée et on forçait celle-ci à traverser ainsi les rues de la ville. A chaque pas les pointes s'enfonçaient dans les chairs : le peuple riait et lançait des moqueries à la fille délinquante. La walierne était une pièce d'eau ou abreuvoir qui se trouvait sur l'emplacement du Marché  aux chevaux, à l'intersection de la plac Saint-Jean (du Parc) et des rues des Quatre Fils Aymon, des Echelles et des Etampes. Là se dressait une potence avec poulie et corde supportant une cage en osier dans laquelle on enfermait, nue, la prostituée et que l'on plongeait selon la gravité des cas, une, deux ou trois fois dans l'eau, puis elle était bannie de la ville.

            C'est le bourreau de la ville qui était chargé de la surveillance des « fillettes ». François Vinchant raconte dans ses annales qu'en 1590, qu'il y avait à Mons tant de filles publiques que « pour divertir leurs lubricités elles furent contraintes de payer toutes les semaines quelques deniers au Maistre des Haultes Oeuvres ce que depuis, le Magistrat rétracta et augmenta les gages du Maistre ». C'est en qualité de souverain de la prostitution légale que le bourreau recevait cette redevance honorifique ; aussi est-il qualifié dans les archives du XVe siècle, de « roi des ribaudes de la ville de Mons ».

            Des XIVe, XVe et XVIe siècles, les archives ont conservé une série de bans, d'ordonnances de police, de jugements qui ne laissent aucun doute sur le dépravation des moeurs à cette époque. A cet égard, les « étuves » ou bains publics, établis principalement le long de la Trouille, avaient une triste réputation au point de vue de la débauche. Leurs enseignes se paraient sans retenue de noms suggestifs dont les plus modestes étaient ceux de « Paix de Coeur », « Dieu d'Amour », « Repos amoureux », « Verger du Dieu Cupidon », et « aux estuves de Madame de Paris devant la Trouille ».  

            Elles faisaient bien leurs affaires, ces estuves. Pas de fête sans visite aux estuves. Et les plus hauts personnages y passaient. Lisez ce poste du compte du Prévot de Mons pour 1402-1403 : « Fut par le prévost payet au command de Monsire, le comte d’Ostrevant, le jour Saint Pierre aoust entrant l’an dessus dit, dou viespre (le soir), à Magnon dou Ruels et à ses meskines, pour cause que adont il dis Messire le comte, avec aultres, se estuva à sa maison, 2 couronnes du Roy de ca 8 ». Hygiène, dira-t-on[1].

            Pour en revenir à la rue des Fillettes. Si ce bout de rue porte ce nom, c'est donc pour rappeler que « le plus vieux métier du monde » a été exercé autrefois dans ce quartier avec une certaine tolérance. Étonnant, non ?

 

Photos :

Femmes du Moyen-Age.

Les estuves.

Rue des Fillettes dans l'entre-deux guerres.

 

[1]Paul Heupgen. Vieseries.  

RUELLE ET PLACE SPIRA         

 

            L'une des trois « chasses d'Havré ». Elle doit son nom à Adrien Spira, qui avait des biens (maison et jardin) dans ce quartier. Il y eut aussi un Bernard Spira, échevin de Mons de 1628 à 1632. Constitué de petites parcelles formant un réseau d’étroites ruelles et de cours qu’on appelait « chasses », ce quartier très pauvre connut une première urbanisation en 1880 – 1885 par la création de la Chasse Montignies, la rue Rachot et la ruelle Spira. Un second assainissement eu lieu en 1897-1899 au cours duquel 64 maisons furent démolies. Plus tard, en 1908 l’expropriation de 35 immeubles en mauvais état fut encore décrétée pour permettre le prolongement de la rue Spira jusqu’à la rue de Derrière-la-Halle (rue Jean Lescarts). Pour ce qui est de la place située à son extrémité, celle-ci portait encore, en 1921, le nom de place des Pestiférés en raison du voisinage d'un hôpital ayant accueilli, de 1638 à 1718, ce type de malade, hôpital aujourd'hui disparu. Enfin, le quartier fut entièrement rénové en 2000-2003 par le Service d’Urbanisme de la ville (M. Rouhar,, J-P Saintenois) notamment en lui permettant un débouché vers la rue d’Havré au travers du jardin Gustave Jacobs et le porche du n° 114 de celle-ci.

            Á remarquer, dans le soubassement de la façade du n°6 se trouve une pierre gravée portant la mention « A LA BONNE FEMME 1723 ». Il s'agit d'une pierre de récupération ayant servi d'enseigne à une maison de la rue de Bertaimont signalant l'existence d'une sage-femme.

Photos :

Plan des « Caches d'Havré » relevé en 1858 par la  BrigadeTopographique de l'Armée belge.

Place Spira au début du XXe siècle. Photo anonyme. FAPMC.

Ruelle Spira au début du XXe siècle. Photo anonyme. FAPMC.