RUE DES FILLETTES

De nos jours, la rue des Fillettes ne comprend que quelques masures, mais il est probable qu'à une époque lointaine elle parcourait tout le Mont du Parc. C'est du moins ce qui semble résulter de la mention suivante extraite du procès-verbal du Conseil de Ville tenu le 7 mai 1543 : «  Conclud de prendre la maison Pierot (...) pour eslargir la rue des Fillettes, vers le jardin de Saint-Sébastien ». Or les confères du Serment de Saint-Sébastien ont eu au sommet du Mont du Parc un jardin avec berceau où ils s'exerçaient au tir à l'arbalète ou à l'arc.

Il est étonnant que l'autorité communale montoise ait gardé cette appellation de rue des Fillettes. A première vue on pourrait croire qu'il s'agit simplement de commémorer quelques enfants en bas âge pratiquant l'un ou l'autre jeu innocent. Mais ce n'est pas du tout cette signification-là que sous-entend le nom de cette rue.

On l'a compris, il s'agit, ici, des « ribaudes » ou autres « baiselettes » ou encore de « femmes de l'amoureuse vie », de filles « folyant » de leur corps, celles qui vendent l'amour au détail, les « nonnains des gaies abbayes », etc...Du temps de Rabelais, les expressions ne manquaient pas.

La première ordonnance connue sur la prostitution à Mons date du 28 mai 1265. Elle est de Marguerite dite de Constantinople, comtesse de Hainaut, et semble avoir été calquée sur une mesure prise par Saint-Louis, roi de France. Ne pouvant expulser la prostitution de ses états elle décida que les filles de joie habitant la ville, précisément dans le quartier des Sarts, seraient dorénavant astreintes à porter une aiguillette sur l'épaule et que le port d'une ceinture dorée, réservé aux femmes honnêtes, leur était interdit. C'est de là que viennent les expressions proverbiales de « courir l'aiguillette » ou encore : « Mieux vaut bonne renommée que ceinture dorée » ce qui signifie que toutes les femmes qui portaient cet ornement n'avaient pas pour cela brevet de sagesse.

Le 15 mai 1485, le tribunal des échevins s'occupe de la question du « libertage » qui s'était grandement développé à Mons en raison du séjour de fortes garnisons, des guerres et d'une situation politique profondément troublée. Cette juridiction municipale décida de remettre en vigueur les vieilles ordonnances, l'aiguillette fut abandonnée et, en vertu d'un ban de police édicté par le Magistrat de Mons, les fillettes publiques durent porter sur le côté une bande d'étoffe jaune. Celles qui étaient trouvées « aval de ville , sans porter la bande que porter elle devoit, pour la connoistre » étaient condamnées à trente sols blancs dont un tiers pour la ville et le reste pour le prévôt de Mons.

Des punitions plus graves étaient parfois infligées aux femmes publiques de Mons qui contrevenaient aux bans municipaux relatifs à la prostitution. Les ribaudes étaient soit plongées dans la Walierne, soit revêtues de la cotte jacquette. La cotte jacquette avait la forme d'une cloche et était garnie intérieurement d'une multitude d'aiguilles, d épingles et de petites pointes de fer. On revêtait de singulier accoutrement le corps nu de la prostituée et on forçait celle-ci à traverser ainsi les rues de la ville. A chaque pas les pointes s'enfonçaient dans les chairs : le peuple riait et lançait des moqueries à la fille délinquante. La walierne était une pièce d'eau ou abreuvoir qui se trouvait sur l'emplacement du Marché aux chevaux, à l'intersection de la plac Saint-Jean (du Parc) et des rues des Quatre Fils Aymon, des Echelles et des Etampes. Là se dressait une potence avec poulie et corde supportant une cage en osier dans laquelle on enfermait, nue, la prostituée et que l'on plongeait selon la gravité des cas, une, deux ou trois fois dans l'eau, puis elle était bannie de la ville.

C'est le bourreau de la ville qui était chargé de la surveillance des « fillettes ». François Vinchant raconte dans ses annales qu'en 1590, qu'il y avait à Mons tant de filles publiques que « pour divertir leurs lubricités elles furent contraintes de payer toutes les semaines quelques deniers au Maistre des Haultes Oeuvres ce que depuis, le Magistrat rétracta et augmenta les gages du Maistre ». C'est en qualité de souverain de la prostitution légale que le bourreau recevait cette redevance honorifique ; aussi est-il qualifié dans les archives du XVe siècle, de « roi des ribaudes de la ville de Mons ».

Des XIVe, XVe et XVIe siècles, les archives ont conservé une série de bans, d'ordonnances de police, de jugements qui ne laissent aucun doute sur le dépravation des moeurs à cette époque. A cet égard, les « étuves » ou bains publics, établis principalement le long de la Trouille, avaient une triste réputation au point de vue de la débauche. Leurs enseignes se paraient sans retenue de noms suggestifs dont les plus modestes étaient ceux de « Paix de Coeur », « Dieu d'Amour », « Repos amoureux », « Verger du Dieu Cupidon », et « aux estuves de Madame de Paris devant la Trouille ».  

Elles faisaient bien leurs affaires, ces estuves. Pas de fête sans visite aux estuves. Et les plus hauts personnages y passaient. Lisez ce poste du compte du Prévot de Mons pour 1402-1403 : « Fut par le prévost payet au command de Monsire, le comte d’Ostrevant, le jour Saint Pierre aoust entrant l’an dessus dit, dou viespre (le soir), à Magnon dou Ruels et à ses meskines, pour cause que adont il dis Messire le comte, avec aultres, se estuva à sa maison, 2 couronnes du Roy de ca 8 ». Hygiène, dira-t-on1.

Pour en revenir à la rue des Fillettes. Si ce bout de rue porte ce nom, c'est donc pour rappeler que « le plus vieux métier du monde » a été exercé autrefois dans ce quartier avec une certaine tolérance. Etonnant, non ?

 

Photos :

Femmes du Moyen-Age.

Les estuves.

1Paul Heupgen. Vieseries.

 

RUE DU RIVAGE

Peut-on dire que cette rue donnait sur un rivage ? Tout-à-fait. Cette rue rappelle l'existence du « Rivage de Mons », c’est-à-dire les quais aménagés depuis le XIIIe siècle pour le transbordement de marchandises qui arrivaient à Mons après avoir remonté le cours de la Haine puis de la Trouille, qui était navigables jusqu’à cet endroit.

Le « Rivaige » est mentionné dans une charte de 1287 et la rue de ce nom dans un acte de 1381. En fait il s’agissait d’une voirie élargie bordée, d’un côté, de maisons et, de l’autre, des quais qui longeaient la rivière sur 250 mètres environ, depuis le pont des Capucines jusqu’à la place Claudine, c’’est-à-dire la partie de l’actuelle rue André Masquelier allant de la rue de Bouzanton à l’actuelle rue du Rivage, le long de l’ancien couvent des Capucins. Là, après paiement de la taxe d’entrée, les barques étaient déchargées et les marchandises distribuées dans la ville. En tout premier lieu, le charbon (attesté dès le début du XVIe siècle), et ce jusqu’au détournement de la Trouille hors de la ville en 1872.

Il est donc normal que cette porte faisant partie du système défensif de la ville prit le nom de sa raison d’être, le Rivage. Mais commençons par le début. De 1290 à 1865, soit durant près de six siècles, la ville fut entourée de remparts parce qu’elle constituait une place forte essentielle dans le système défensif du Hainaut et des anciens Pays-Bas.

La première enceinte communale fut édifiée de 1290 à 1390 par la ville sous le principat du comte de Hainaut Jean d’Avesnes. Elle comportait six portes : quatre terrestres : celles de Bertaimont, d’Havré, de Nimy et du Parc ; une d’eau : celle des Guérites, par où entrait la Trouille dans la ville ; et une mixte1, celle du Rivage, qui livrait passage à la fois à la route du Borinage et au de-là, vers Valenciennes, ainsi qu’à la Trouille qui sortait, alors, de la ville par deux pertuis voûtés munis de grilles, percés au travers de la muraille.

Du XVe au XVIIe siècle, l’enceinte fut renforcée par des ouvrages avancés rasants moins accessibles aux tirs d’artillerie, qui occupèrent une surface de plus en plus grande dans la plaine environnant la ville. De 1784 à 1816, la place-forte fut démantelée sur ordre de l’empereur Joseph II, mais l’enceinte médiévale subsista - en mauvais état - jusqu’en 1819 car elle restait nécessaire à la sûreté de la ville pour contrôler les entrées et les sorties et percevoir le droit de passage.

A partir de 1814, la ville tira profit de la mise en service du canal de Mons à Condé, construit de 1807 à 1818 pour remplacer la Haine devenue incapable de porter les tonnages sans cesse croissants. Le départ du canal consistait alors en trois bassins reliés par des chenaux : le premier, tout en longueur, se situait à l’intérieur du rempart médiéval, allant du couvent des Ursulines à la rue du Rivage ; le deuxième, qu’on appelait « Basse Mer », avait été opportunément situé à l’emplacement du fossé de l’enceinte médiévale ; tandis que le troisième, un vaste trapèze dit le « Grand Bassin », formait l’extrémité du nouveau canal. Ces bassins remplacèrent l’ancien rivage sur la Trouille et formèrent le nouveau port de Mons2. En 1833, Mons est le centre d’un grand commerce de houille, de houblon, de lin, de chanvre, de céréales, de pierres meulières, de marbre, de chevaux et de bestiaux.

Mais ces travaux étaient à peine achevés qu’une nouvelle résolution vint contrarier ce projet. En effet, au lendemain de la bataille de Waterloo, les alliés, victorieux de Napoléon, décidèrent de recréer une nouvelle barrière des Pays-Bas pour contenir la France. Le nouveau tracé dû à l’ingénieur principal du génie hollandais Van de Polder, ne tint compte ni des bassins3, ni des vestiges des anciennes fortification, ni de l’existence des portes médiévales de la ville toujours debout, qui furent, alors, toutes démolies.

Au sein de l'énorme forteresse qu'était devenue Mons, la nouvelle porte monumentale (9 ,05m de haut sur 12,40 m de large) du Rivage fut construite à l’identique des autres, en dehors du fait qu’elle était doublée d’un pertuis permettant le passage de la rivière. Comme les autres elle était agrémentée par quatre colonnes toscanes supportant un entablement du même ordre. (seuls quelques détails décoratifs différenciaient les différrentes portes charretières ou d'eau : niches latérales, bossages, cordons détachés, tympans, portails engagés, en plein cintre ou rectangulaire, …). Au fronton du portail voûté de la porte qui nous intéresse, on pouvait lire gravé dans un rectangle de pierre bleue, cette devise en latin : « Duobus His Potissimum Civitas Servanda Armorum Robore et Legum Observantia ». (C’est par-dessus tout par ces deux choses que la cité doit être préservée : la vigueur des armes et le respect des lois).

En raison, donc, de la construction des nouvelles fortifications, les trois plans d’eau furent comblés pour être remplacés, à l’extérieur de celles-ci, par un bassin unique formant le début du canal. Celui-ci fut protégé par un important ouvrage à cornes dont la rue des Bassins actuelle conserve encore le tracé sinueux qui épousait la forme du chemin de ronde extérieur.

Avec l’arrivée du chemin de fer en 1841, l’ancienne porte d’eau et de terre se trouva doublée par une nouvelle porte percée directement dans la muraille à quelques mètres de là, compliquant un peu plus, par de longues manœuvres de wagons, le charroi important venant du Borinage.

En 1850-1851, après l’ouverture de la ligne de chemin de fer de Manage à Mons, un nouveau bassin fut creusé à l’extérieur des murailles, à l’arrière de la station pour permettre la réception des arrivages de charbon en provenance de la région du Centre.

La loi du 8 mai 1861 vint mettre un terme à la longue existence des fortifications autour de Mons en autorisant leur démolition définitive. En 1863-1865, les portes et les remparts furent définitivement démolis pour être remplacés par le circuit des boulevards que nous connaissons toujours. Des discussions eurent lieu pour déterminer l’emplacement du rond-point devant effectuer la jonction de la route de Valenciennes et les nouveaux boulevards. Un projet voulut qu’elle se situe à l’emplacement de l’ancienne porte du Rivage, la route continuant de longer le canal ; mais finalement, elle fut écartée à quelques distances pour dégager au maximum l’assiette du chemin de fer qui prenait de plus en plus d’importance.

Quelques années plus tard, à la suite du démantèlement de l’ancienne forteresse, le ministère des Travaux publics décréta le détournement de la rivière en dehors de la ville pour des raisons de salubrité, mettant ainsi fin à toutes les activités liées à la rivière dans l’intra-muros. Sur son tracé, un collecteur général des eaux usées fut construit.

A leur tour, le canal de Mons à Condé, les bassins situés derrière la gare, ainsi que l’ancien canal du Centre disparurent du proche paysage montois à la fin des années soixante, pour être reportés plus loin en dehors de l’agglomération, faisant oublier toutes traces de l’ancien rivage, après sept siècles d’activité.

1 Elle ne fut doublée d’un passage terrestre qu’au XIVe siècle.

2 Mons au fil de l’eau. Laurent Honnoré. Cercle archéologique de Mons.2005.

Gérard Bavay dans « Mons ouvrir les Murs ». Sauvegarde et avenir de Mons.2015

Seul le ‘Grand Bassin » fut conservé, amputé d’une partie de sa surface en raison de la nouvelle disposition des bastions.

Photos :

La porte du Rivage au XVIIIe siècle. Plan anonyme.

La porte du Rivage et ses trois bassins (avant 1851) Dessin de Léon Dolez. 1867. BUMons.

Vue extérieure de la porte du Rivage. Lithographie de G. Lheureux. 1826.BUMons. A gauche le pont dormant menant à l’entrée de la ville ; au milieu la Trouille envahie par la végétation ; à l’avant et à droite, le fossé et la vanne contrôlant son niveau d’eau.

La porte du Rivage après 1820. Dessin de Léon Dolez. 1862. BUMons.

La porte du Rivage et les bassins de Mons au temps des fortifications hollandaises. Extrait plan du Génie militaire. 1858.

Démolition des remparts autour de la porte du Rivage, vers 1865. Photo anonyme. Coll. Privée.

 

CHEMIN DE BETHLÉEM

 

Au cours des temps, la partie du chemin de Bethléem située avant le Moulin au Bois a changé de nom plusieurs fois. Elle s'est d'abord appelée chemin des Brasseurs parce que c'était cette voie-là qu'empruntaient les brasseurs de Mons pour se rendre au moulin du comte et y faire moudre leur malt, puis par la suite on lui donna les noms de deux hommes politiques : Léon Save, sur le territoire de Mons et Maurice Flament, ancien bourgmestre, sur celui d'Hyon. Seule, la partie qui continue vers Spiennes a gardé le nom de chemin de Bethléem. Mais d'où vient ce nom ?

 

Le chemin de Bethléem était tout simplement le chemin qui menait, depuis la porte d'Havré, à l'abbaye de Bethléem (nommée ainsi en souvenir du lieu de naissance du Christ). En fait, celle-ci est plus connue sous le nom d'abbaye de Bélian. Le mot « Bélian » est la contraction du mot hébreu « Bethléem », qui, difficile à articuler par des paysans analphabètes, s'est transformé au fil du temps en une prononciation plus simple : « Bélian ».

 

Cette abbaye de chanoinesses de Saint-Victor située à Mesvin, au croisement de la rue Brunehault et de la chaussée de Maubeuge, fut fondée en 1244 par Wautier Harduin, chanoine de la collégiale Sainte-Waudru, « maire » héréditaire de l'alleu de Mesvin pour le compte du chapitre de Saint-Vincent de Soignies (ce qui explique le lieu de son implantation, sur des terrains concédés par lui même et par la comtesse Jeanne de Constantinople), qui accueillit des religieuses de cet ordre réligieux régulier venant de Paris.. Rapidement cette communauté prit de l'importance : au début du XVIe siècle, qui fut une époque de stabilité et de relative croissance pour le monastère, le nombre de religieuses s'éleva jusqu'à 40. Par la suite, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce dernier oscillait entre 17 et 23.

 

Malheureusement, la position géographique de l'abbaye, aux portes de Mons, explique qu'elle fut très souvent dévastée par la soldatesque des armées qui venaient assiéger la ville. En effet, au cours des siècles, l'histoire du monastère est régulièrement ponctuée par des calamités. En 1425, les troupes brabançonnes et anglaises réduisent en cendres la ferme de l'abbaye. Le 23 juillet 1554, l'abbaye est livrée aux flammes par les français du roi Henry II qui ravagent nos contrées. Elle est reconstruite en 1563. En 1572, le fils du duc d'Albe, le comte Frédéric, y installe son quartier général lors du siège de la ville établi pour reprendre la ville prise par surprise par les protestants du prince d'Orange. Le 15 mars 1691, lors du siège de Mons, Louis XIV s'y installe avec toute la cour, mais sans les dames, pour diriger le siège de la ville. Plus tard, le 7 septembre 1709, au soir de la bataille de Malplaquet, les vainqueurs, le Prince Eugène de Savoie et le Duc de Malborough (celui de la chanson) y soupent entourés de leurs états-majors. C'est dire le tumulte, sans nul doute du à sa situation à proximité de la ville, que connut cette abbaye au cours des siècles. Elle fut, cependant, assez riche pour faire élever vers 1755, en plus d'un « Petit Refuge » qu'elle avait déjà à la rue de la Petite Triperie, un « Grand Refuge »à la rue d'Havré (n°88), en faisant appel à un des meilleurs architectes du moment, Emmanuel Fonson. L'imposante façade, en pierre bleue et briques enduites qu'il donna au bâtiment est, d'ailleurs, classée comme monument depuis le 2 décembre 1959. Comme toutes les institutions religieuses contemplatives, cette abbaye fut supprimée sous le régime révolutionnaire français et détruite. Il n'en reste actuellement que quelques murs.

Donc, au Moyen-Âge, pour se rendre à l'abbaye de Bélian, les Montois - et les Montoises, car l'abbaye était réputée pour l'enseignement qu'elle conférait aux jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie locale – devaient sortir par la porte d'Havré, contourner les fortifications avancées et l'étang des Apôtres, qui renforçaient la protection de la ville ; emprunter la chaussée de Binche et, à mi-pente (isohypse 45), suivre le chemin de Bethléem (alors, ainsi appelé dès cet endroit). On contournait ainsi les marécages, connus sous le nom de Pichepots, situés en contre-bas. C'est en contr-bas, tout du long de ce chemin que les paysans d'Hyon avaient choisi de travailler la terre, leur village étant entouré de prairies marécageuses ou facilement inondables. Ils y cultivaient principalement des légumes qu'ils conduisaient chaque jour à la ville toute proche d'où leur nom de « fourboutiers » (maraîcher du faubourg).

Laissant le village d'Hyon sur sa droite on arrivait à la jonction avec la chaussée Brunehaut, il suffisait alors aux voyageurs d'emprunter cette chaussée antique pour rejoindre l'abbaye en passant sur les ponts de pierre enjambant les différentes rivières qui passaient là : la Trouille, le Rieu de Nouvelle, encore appelé la Wampe, et le By, puis de remonter le village de Mesvin pour atteindre sa destination.

Chaussée Brunehaut ? De nombreuses route en Picardie, et en Artois, pays de langue romane, portent depuis le Moyen Âge ce nom, mais aujourd'hui encore, l'origine du toponyme Chaussée Brunehaut n'est toujours pas établie. il n'y aurait, en effet, aucun lien entre la reine franque (547-613) qui n'a jamais régné sur ces provinces et le nom attribué à ces routes bien après sa disparition (c'est en 1205 que ce nom apparaît pour la première fois).

Quoiqu'il en soit, Il s’agit pour la plupart d'anciennes voies romaines dont l'existence est attestée par des sources convergentes : bornes et colonnes militaires, divers écrits et mentions. Cependant, on peut dire sans s’avancer beaucoup qu’il préexistait un réseau de voies gauloises avant que les Romains ne s'en emparent. En effet, c'est sans doute ce réseau qui a favorisé la relative rapidité de la conquête de la Gaule par les Romains. S’il n'en parle pas explicitement, Jules César, dans sa relation de la conquête des Gaules, ne s'est jamais plaint de difficultés de déplacement de ses légions, ce qui implique l'existence de ces voies de communications anciennes gauloises, qui, probablement, remontent davantage dans le temps.

Ceci étant dit, pour en revenir à la chaussée Brunehaut qui nous occupe, force est de constater qu'elle n'atteint pas le chemin de Bethléem qui longe la colline du Bois-là-Haut ou Bois-de-Mons. En effet, au bout du village de Mesvin, au lieu dit Point-du-Jour, elle se perd dans des prairies traversées par les cours d'eau, rendant le passage impossible. L'explication en est qu' entre-temps, il y eu la construction de la digue du Moulin au bois.

Bien qu'il existât depuis environ un siècle, l'existence de ce moulin est actée dans l'état du domaine fiscal de 12651: « Hion. Si a li cuens sen vivier et sen moulin à deux tornans ». Il était la propriété du comte de Hainaut qui, en fait, avait seul les moyens de développer une telle entreprise. Il faut dire qu'en contrepartie, il en tirait de substantiels revenus car il était tout simplement défendu, par ban, d'aller moudre ailleurs qu'aux moulins « banaux » du comte. C'était, donc, l'éternel souci d'argent du prince qui fit naître cette industrie, plus que des raisons d'utilité publique. Il y gagnait, en effet, sur deux tableaux : il tirait profit du moulin d'un côté et de la pisciculture que l'on pouvait développer, de l'autre

A l'origine, ce moulin servait à la mouture du blé mais lorsque des roues furent ajoutées, elles alimentèrent un moulin à brais d'orge (grains germés servant à la fabrication de la bière) et un moulin à écorces (servant à la teinturerie). En 1727, un troisième tournant fut affecté à une foulerie de draps. Ces trois roues étaient installées sur une même ligne droite le long du mur (aujourd'hui disparu) parallèle à la rivière2.

En 1843, le moulin fut vendu par la ville de Mons à un particulier. Depuis 1846, le moulin ne comptait plus qu'une seule roue. Il fut converti en tannerie après la première guerre mondiale. Actuellement il ne subsiste plus rien des bâtiments.

Comme les brasseurs s'y rendaient plus nombreux que les boulangers (au XVIe siècle, il y avait à Mons 27 brasseries pour 15.000 habitants. Rappelons que dans les temps anciens, la bière était le seul moyen, dans nos régions, de se désaltérer et conserver des boissons sans risquer de s'infecter par de l'eau de puits souvent contaminée. Il y avait donc un grand charroi « brassicole » entre Mons et Hyon, et aussi de très mauvais chemins. Les brasseurs, qui furent toujours des personnages influents, réclamèrent et le Conseil de ville s’occupa de la chose : « Fu parlé d’ériger une partie de chaussée allant de Mons à Hion, attendu qu’en la saison d’hiver, les cambiers ne savoient comment aller aux moulins de Hion, qui nuisoit et retardoit le bien publicq ». (Conseil de Ville, 4 juin 1532). Naturellement cette nouvelle chaussée pavée fut nommée chemin de Brasseurs3

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Le fonctionnement des tournants d'un moulin a besoin de la force hydraulique engendrée par une chute d'eau et, pour cela, il faut une différence de niveau provoquée par une retenue. On construisit, donc une digue monumentale (la chaussée fait 260 mètres de long, et se situe 7 mètres plus haut que le lit du déversoir qui, lui, fait 30 mètre de long ). Á son extrémité ouest, une écluse réglait le débit de l'eau amenée au bief du moulin tandis que quatorze vantelles à crémaillère permettaient de régler la hauteur de l'eau dans la retenue. Une grosse buse contribuait à relâcher en abondance le trop plein et éviter les coups d'eau lors des fortes pluies.

Á l'autre extrémité de la digue se situait un autre moulin alimenté par les eaux du By, qui étaient séparées du vivier par une digue perpendiculaire à la principale. Á l'origine, c'était une dépendance du Moulin-au-Bois et on n'en trouve une trace écrite que lorsqu'il est affermé séparément de celui-ci. En 1642, il servit de moulin à papier pour l'imprimeur Waudré de Mons. Devenu foulerie dès 1661, il est ruiné lors du siège de1691, puis restauré et transformé en 1756 en moulin à peaux (chamoiserie) puis en fabrique de broches à cylindres et, vers 1830, en moulin à farine.

Remarquons que le besoin d'eau en amont pour faire fonctionner le moulin empêchait, notamment en saison sèche, la navigation sur la Trouille jusqu'au Rivage de Mons. Pour remédier à cet inconvénient on avait installé un système de navigation alternée en arrêtant le moulin les samedis et dimanches pour permettre l'entrée et la sortie des barges dans le port de Mons. La première ordonnance comtale à ce sujet date de 1379 mais on sait que la pratique était déjà ancienne4.

La retenue d'eau établie pour actionner les tournants du moulin engendra en amont, par le débit conjugué des rivières et l'apport de nombreuses sources en cet endroit, un véritable lac qui s'étendit sur près de 150 hectares, jusqu'à Spiennes et en direction du pont du Prince actuel, vers Nouvelles. Á remarquer que la limite (qui fut en vigueur jusqu'en1896) du territoire de Mons, qui était singulièrement décentré de ce côté, correspondait à la limite d'extension maximale du lac, située approximativement à la côte 38,97. Ceci s'explique par le fait que Mons hérita de la jouissance du domaine, contre « arrentement perpétuel » au souverain, et intégra, dès lors, dans ses limites tout l'ancien lac, à son plus haut niveau.

Dans cet énorme volume d'eau, on développa vers 1382, sur 6 à 7 hectares, et sous la garde d'un intendant des viviers, un élevage de poissons qui fut florissant assez longtemps. Il est vrai, qu'à l'époque, c'était le seul moyen de pouvoir en consommer. Et celui d'Hyon jouissait d'une telle renommée qu'il était jugé digne de figurer sur les tables des plus grandes demeures de Mons. Lorsque de nobles étrangers étaient de passage, il avait toujours sa place au menu et l'on cite qu'un jour de 1416, le comte régnant, Guillaume de Bavière, ayant reçu à dîner les ducs de Touraine (dauphin de France) et de Bourgogne, ceux-ci firent les éloges les plus flatteurs à leur hôte quant à la qualité des becquereaux (brochets) et truites présentées. Bien mieux, il s'en firent expédier par de rapides courriers à Lille, à Valenciennes et au Quesnoy. Et, lorsque Philippe le Bon, duc de Bourgogne et comte de Hainaut, venait dans les Pays-Bas, il exigeait de ne manger que du brochet provenant des viviers d'Hyon. Inutile de dire qu'avec une telle reconnaissance, le commerce du vivier alla grandissant. Cette pêcherie d'Hyon devait, dès lors, disposer d'un nombreux personnel, car en 1434, le cartulaire des comtes de Hainaut en est garant : on trouvaIt à sa tête un maître-peskeur du nom d'Oudard le Roulx.5

Ceci dit, il y eut, bien entendu, conflit d'intérêt entre la « maison de pesquerie » qui voulait retenir le maximum d'eau et les « fermiers des molins » qui voulaient en accélérer le débit, surtout en période d'été. A un point tel, qu'à partir de 1535-1536, il fallut changer le système d'attribution des fermages qui se fit dès lors d'un bloc :  « ledit vivier et les pesqueries se baillent présentement à ferme pour citel ferme que les molins ».

Évidemment, cette retenue d'eau prise entre les berges naturelles et la digue vit le niveau se relever de près de trois mètres cinquante. Ce qui fit disparaître à cet endroit, les ponts et la chaussée Brunehaut qui furent submergés par les eaux du lac. D'où la rupture de continuité que l'on constate actuellement entre cette chaussée et le chemin de Bethléem.

Avec les sièges de Mons, les guerres et aussi les changements fréquents de gérance, la négligence s'installa. La maintenance des digues n'était plus assurée ni non plus le curage régulier de l'escluze. La vase obstruant les sources, le poisson perdit de ses qualités et les commandes se firent rares. Les viviers se sont petit à petit ensablés faute de courant suffisant, et finirent par disparaître, au XVIe siècle, pour se transformer en marécages et autres « buselières » puis en prairies. C'est ce qui explique l'importante différence de près de 4 mètres que l'on peut constater actuellement entre les niveaux en amont et en aval de la digue (terrain de sport de l'AEDEC).

Pour en revenir à notre cheminement vers Bethléem, on sait donc, que cette chaussée Brunehaut avait succédé à d'anciennes voies gauloises, restaurées et entretenues par les Romains. Tout le monde connaît l'importance, à cette époque, de Bavai, la « capitale » des Nerviens qui était reliée aux chefs-lieux des peuplades voisines par sept voies de communication, dont celle qui nous occupe. Celle-ci passait par Hon-Hergies (F), Blargnies, Sars-la-Bruyère, Genly, Noichain, Ciply, Mesvin, puis après une interruption déterminée par la colline du Bois de Mons, reprenait à Nimy et continuait par Masnuy, Chaussée Notre-Dame, Enghien jusqu'à Utrecht.

Il est assez évident que cette voie a été établie sur une piste existant déjà au néolithique. Ce n'est, en effet, pas un hasard si celle-ci se dirige en ligne droite vers la colline du Bois de Mons, qui forme un repère visible de loin. N'ayant pas de cartes à disposition c'était le seul moyen de ne pas se perdre en route : aller de repère en repère (le suivant était sans doute le gué qui permettait de traverser la Haine à Nimy.

On sait que les hommes de l'âge de la pierre se déplaçaient parfois sur de longues distances. N'a t-on pas retrouvé des silex taillés, aux Pays-Bas, en France et en Allemagne, provenant des minières néolithiques de Spiennes ? Ce vaste centre d’extraction et de taille du silex d’une centaine d’hectares, qui fut exploité durant près de deux millénaires, entre 4350 et 2300 ans avant notre ère. Il est donc certain que les hommes de l'âge de la pierre se déplaçaient pour commercer.

De plus, il est vraisemblable que l’attrait du lieu pour ces populations d’agriculteurs et d’éleveurs doublées des mineurs et tailleurs de silex du Camp à Cayaux, se soit aussi concrétisé par l’installation d’un village à proximité des mines, aux alentours de 4000 ans avant notre ère, là où il y avait des sources, notamment sur la rive gauche de la Trouille, qui alimentent encore de nos jours la ville en eau remarquablement pure et sapide. De telles sources ont toujours attiré l'humanité. On a découvert leur village à la pointe sud du plateau du « Petit Spiennes ». Il était défendu par une double enceinte en forme de fer à cheval de 750 mètres de long déterminant une superficie totale de 12 hectares de forme ovale, dans laquelle s'élevaient de manière désordonnée les maisons en bois et pisé couvertes de chaume6. En fait, bien situé, dans la vallée alors plus profonde, proche de ces sources et de la piste qui conduisait aux territoires situés vers le nord ou vers le sud.

Voilà comment l'étude du nom d'une voirie de Mons permet de faire le lien avec des hommes qui ont vécu là il y a six mille ans.

1Paul Heupgen.Les Viviers d'Hyon.

2François Colette. A la Découverte de ma Commune, Hyon. Mon's Livre, 2019.

3Paul Heupgen. Vièseries.

4François Colette. Op. Cit.

54 Raymond Mahieu et Hector Buslin. Histoire de la Haine, de la Trouille et de leurs affluents. 1980.

6François Colette. Op. Cit.

Photos :

Le chemin de Bethléem depuis la porte d'Havré jusqu'à l'abbaye de Bélian. Extrait de la carte de Ferraris, ca 1778. Bibliothèque Royale de Belgique. 1965.

L'abbaye de Bethléem vers la fin du XVIe siècle. Aquarelle tirée des « Album de Croy » t. IV. Crédit Communale de Belgique. 1986.

Sceau de l'abbaye de Bélian au XIIIe siècle. Photo Wikipedia.

Vue sur le chemin de Bethléem et la chapelle Notre-Dame de Lourdes, au début du XXe siècle. Carte postale datée de 1907. Ed. Balasse, Mons. Coll. de l'auteur.

Chemin de Bethléem, pont sur le Trouillon. Carte postale des années 1920. Ed. Préaux Ghlin. Coll. de l'auteur.

Le chemin de Bethléem et le Trouillon. Photo Léon Losseau. 1904. Fondation Losseau.

Le moulin au Bois en1674 par J. De Gravre, hollandais qui vint à Mons avec les troupes de Guillaume III.

Le moulin au Bois au début du XXe siècle. Carte postale oblitérée en 1915. Ed. J. Rempling, Audenarde. Coll. de l'auteur.

La cascade d'Hyon. Carte postale oblitérée en 1956. Ed. M. Fontaine, Bougnies. Coll. de l'auteur.

La rivière de Nouvelles rejoignant la Trouille devant le pont du Moulin au Bois. A l'avant-plan, l'abri de la vanne de la grosse buse devant la façade du moulin. Photo anonyme de 1896. Coll. de l'auteur.

L'ancien moulin à foulons sur le By. Carte postale des années 1920. Ed. Préaux Ghlin. Coll. de l'auteur.

Tracé de l'ancienne piste néolithique, devenue chaussée Brunehaut, autour du Bois de Mons.