RUE JACQUES DUBROEUCQ

De la biographie et de la carrière de Jacques Dubreucq, peu d'éléments sûrs nous sont connus : son lieu et sa date de naissance demeurent indéterminés ; les maîtres et ateliers qu'il fréquenta : indistincts ; ses occupations certifiées : clairsemées...De plus, la plupart de ses oeuvres authentifiées ont été détruites lors des guerres qui opposèrent de 1551 à 1554, Charles Quint à François Ier et Henri II, ou démantelées suite à la Révolution Française.

Pourtant, la qualité des oeuvres encore visibles aujourd'hui et la renommée dont elles ont joui durant les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont invité à reconnaître la carrière de ce grand maître de la Renaissance et à lui faire l'honneur d'octroyer son nom à l'une de nos rues.

Selon Guichardin, il serait né dans les environs de Saint-Omer, mais l'annaliste François Vinchant écrit vers 1630 que Dubroeucq est Montois. A ce jour, on a aucune certitude quant au lieu de sa naissance, mais c'est particulièrement à Mons et dans les environs que se concentrent la plupart de ses oeuvres. Par ailleurs, il est généralement qualifié de Montois dans de nombreux documents d'archives. En tout cas c'est là qu'il se marie et qu'il vit (il y possède deux maisons dont le décor de celle située, à la rue des Cinq Visages, aurait donné son nom à la rue). C'est aussi à Mons qu'il travaille (son atelier est sis à « l'escolle des povres enffants », et c'est toujours à Mons qu'il décède le 3 septembre 1584. Et c'est là qu'il fut inhumé (dans la collégiale Sainte-Waudru).

Pour ce qui est de son art, on ne sait où il s'est formé. Apparemment dans un atelier montois où il apprit les rudiments de la sculpture. Mais l'on sait qu'il s'est perfectionné en voyageant en Italie, au contact des maîtres de la Renaissance et où il réussit, au cours des cinq année qu'il y resta, à se faire connaître. C'est Vinchant qui nous l'apprend en relatant que « les chanoinesses appelèrent de Rome un certain Me Jacques Dubruequet, natif de Mons, renommé ouvrier de son temps en Italie... », mais la meilleure preuve que Dubroeucq s'est inspiré des artistes italiens, nous la trouvons dans ses oeuvres elle-mêmes.

En 1535, donc, c'est à lui qu'est confié l'important travail de décoration du choeur et du transept de la collégiale, et quelques temps après, il présente les plans d'un jubé, conçu dans le style de la Renaissance, qui doit prendre place à l'entrée du choeur. Il y travaillera jusqu'en 1548, mais réalisa aussi l'ornementation des stalles, la clôture du choeur et la décoration de divers autels. C'est aussi lui qui conçut les stalles de l'église Saint-Germain voisine.

Malheureusement, toute cette somptueuse décoration fut démantelée lorsque la collégiale fut sur le point d'être rasée en 1792. L'église fut dépouillée de tous ses objets précieux, le jubé fut abattu, ses décors furent dispersés et même le pavement arraché. Toutefois on réussit à sauver les pièces maîtresses du jubé : les quatre vertus cardinales – Force, Tempérance, Justice et Prudence, et les trois théologales – Foi, Espérance et Charité ; plusieurs reliefs furent également épargnés, dont les plus importants : la Résurrection – seule oeuvre montoise signée – les trois « tondi » (reliefs ronds) représentant la création, le jugement dernier et le triomphe de la religion ; ainsi que plusieurs scènes de la passion du Christ. Tous décors qui furent remis en valeur ici et là dans la collégiale. De même, l'autel de la Madeleine (daté de 1550) a pu être reconstitué en respectant relativement bien la disposition originelle.

Parallèlement à ses activités montoise, il sculpte à Saint-Omer (Nord de la France), notamment, l'imposant monument funéraire d'Eustache de Croÿ (vers 1540) ; pour Jean de Hénin-Liétard, il construit l'immense château de Boussu (1539) ; pour Marie de Hongrie, il conçoit, réalise et décore les châteaux de Binche et de Mariemont, ainsi qu'un arc de triomphe à Bruxelles ; pour Charles-Quint, il dresse les plans des palais que l'empereur projette de construire à Gand et à Bruxelles ; il édifie les hôtels de ville de Bavai et de Beaumont, il collabore comme ingénieur aux nouvelles places-fortes de Philippeville, Mariembourg, Luxembourg, Thionville et Charleville ; il entreprend des modifications d'ordre urbanistique à Binche et à Ath ; il est chargé par Marie de Hongre d'expertiser des antiquités et forme dans son atelier des élèves. Voilà pourquoi il reçut le titre de « Maître-artiste de l'empereur » décerné par Charles-Quint et qu'il conserva jusqu'à sa mort, en 1584, et ce malgré qu'il ait été inquiété en 1572, après la prise de Mons par le duc d'Albe et son fils, pour cause d'hérésie et de collaboration avec les protestants de Louis de Nassau, un temps maîtres de la ville.

En conclusion, l'on peut dire que Jacques Dubroeucq fut , dans les Pays-Bas du Sud, le premier des artistes du XVIe siècle parce qu'il a insufflé de par ses oeuvres l'esprit de la Renaissance en Hainaut, mais aussi dans le Nord de la France et dans tous les Pays-Bas.1

1 Michel Dereymaeker, conservateur honoraire de l'Artothèque de Mons.

Robert Wellens, Jacques Dubroeucq. La Renaissance du livre.

Photos :

Le jubé du côté de la nef. Lithographie de C. Onghena d’après le dessin de 1535. ACAM. Tome XL.

Le jubé de Sainte-Waudru. Reconstitution virtuelle.

Relief provenant du jubé : la Dernière Cène. Photo de l’auteur.

Tondo représentant le Triomphe de la Religion par Jacques Dubroeucq. Photo de l’auteur.

Différents personnages ayant fait partie de la décoration du jubé de Sainte-Waudru. Photos de l'auteur.

 

CHEMIN DE LA PROCESSION

Quand on parle « procession » à Mons, on pense tout de suite à la procession du Car d'Or, mais pourquoi cette voirie située, dans les faubourgs porte-t-elle ce nom ? Et bien, parce que, jadis, la procession passait par là. Voici pourquoi :

Comme la plupart des cortèges religieux, la procession de Mons doit son origine à une calamité publique. Elle fut instituée à l'occasion d'une peste terrible qui, en 1348-1349, désola le pays de Hainaut. Dans leur malheur, les Montois implorèrent le ciel et, pour apaiser la colère divine, ils eurent recours à l'intercession de leur patronne, sainte Waudru. C'est François Vinchant qui nous le raconte dans ses Annales de la province et Comté de Hainaut :« Par un mercredy, septiesme jour du mois d'octobre de l'an 1349, les habitants de la ville de Mons transportèrent processionnellement le corps de sainte-Waudru hors de leur ville, jusqu'aux bruyères du village de Casteau, et le placèrent devant un vivier tenant au bois. Ceux de Soignies firent le mesme en apportant avec toute dévotion le corps de saint-Vincent en mesme lieu.On couvrit ces mêmes corps d'une tente ou pavillon ; au devant d'iceux fut dressé un autel avec bon nombre de luminaires. Et afin d'apaiser notre Dieu et le mouvoir d'user de sa miséricorde sur le genre humain par l'invocation et l'intremise de ces dits saints, fut chantée messe solennelle en l'honneur de la Sainte Trinité. »

Peu après, le fléau ayant cessé ses ravages, le clergé et le magistrat décidèrent que tous les ans, en signe de reconnaissance et de gratitude, il y aurait au mois d'octobre une procession générale en l'honneur de la Sainte Trinité. Mais, dès 1352, considérant que le plus souvent, la pluie empêchait la sortie de la procession, la date fut changée et déplacée au jour même de la Sainte Trinité, fin mai ou commencement de juin.

Cinq croix de pierre devant lesquelles étaient lus des miracles, marquaient l'itinéraire de la procession. La première se trouvait près de la porte du Parc ; la deuxième, aux bruyères de Casteau ; la troisième à l'étang des Apôtres entre les portes de Nimy et d'Havré ; la quatrième, à la Croix-Place ; la cinquième à Cantimpret. Plus tard, en 1526, une sixième fut dressée au bas de la rue de Sars.

En 1674, les chanoinesses de Sainte-Waudru modifièrent le tour de la procession. Pour quel motif, on l'ignore, craignaient-elles la fatigue d'un si long chemin, c'est possible, toujours est-il qu'elles décrétèrent que la procession ne franchirait plus les limites de la ville. Dès lors, celle-ci sortait par la porte du Rivage, longeait les remparts, faisaient un arrêt à Saint-Lazare, suivait le « chemin de la Procession » et rentrait par la porte d'Havré, pour parcourir ensuite les principales rues de la cité1. Au début du XIXe siècle, après la restauration du culte, le parcours fut à nouveau raccourci et n'est plus passé depuis par le « chemin de la Procession » ; mais le nom est resté.

Mais il fallut apporter d'autres modifications au parcours de la procession durant le XXe siècle. A cette époque,elle descendait de la Collégiale par la rue Samson et tournait à gauche vers la Grand-Place. C’est toujours le cas aujourd’hui. Mais, revenant par les rue de Nimy, rue Verte ; place Bootle, rue de la Biche, rue d'Havré et la rue du Hautbois, elle remontait par la rue d’Houdain et la rue des Fripiers pour ensuite redescendre par la Grand-Rue, croisant son itinéraire de départ. Or, comme le succès de participation au cortège avait provoqué un fort étalement de celui-ci et qu'en même temps les groupes habituels s’étoffaient d’année en année, à force de s’allonger, le serpent risquait de se mordre la queue et le premier groupe était obligé de s’arrêter en haut de la rue des Fripiers pour laisser passer la fin du cortège et le Car d’Or.

Un ou deux commissaires se devaient, alors, d’organiser l’arrivée du Car d’Or en repoussant le public dans le carrefour car l’attelage a besoin de beaucoup de place et l’on ne peut jamais prévoir exactement où les chevaux poseront leurs sabots ni comment le char négociera vraiment son virage. Cela prenait du temps car les gens ne sont pas spontanément prêts à abandonner « la » bonne place qu’ils occupent depuis bien avant le départ du cortège…Une fois le Car d’Or passé, il fallait déboucher le carrefour, en faisant revenir le public qui y avait été repoussé, pour que la procession puisse redémarrer.

Les commissaires qui géraient ce point constataient que le cortège s’allongeant d’année en année, le Car d’Or était obligé de s’arrêter chaque fois un peu tôt dans la rue de la Chaussée, parce que tout le cortège, devant lui, était à l’arrêt depuis la rue des Fripiers. En 1987, le Car d’Or s’est ainsi arrêté à moins de quinze mètres après le carrefour. Il n’était plus possible d’allonger le cortège sans en modifier le parcours. Finalement, pour la procession de 1988, il a été convenu de descendre par la rue de la Halle jusqu’au Marché aux Poissons puis obliquer à droite vers la rue des Chartriers et la Croix Place pour aller rejoindre le bas de la Grand-Rue 2.

Voici son trajet actuel : Départ de la Place du Chapitre (Collégiale) ensuite : Rue Samson ; Rue de la Chaussée ; Grand-Place (Lecture du premier miracle et Combat dit "Lumeçon" plus tard) ; Rue de Nimy (Lecture du deuxième miracle) ; Rue Verte ; Place de Bootle (Gouvernement Provincial) ; Rue de la Biche ; Rue d'Havré (Lecture du troisième miracle plus haut dans la rue à partir de 2006) ; Rue du Hautbois ; Rue de la Halle ; Marché au Poisson ; Rue des Chartriers ; Croix Place (Lecture du quatrième miracle) ; Rue des Soeurs Noires ; Rue des Juifs ; Grand Rue ; Rue des Capucins (Lecture du cinquième miracle au niveau de la rue des Soeurs Grises à partir de 2006) ; Rue de la Petite Guirlande ; Rue Rogier ; Place Louise ; Rue Léopold II ; Place Léopold ; Rue de la Houssière ; Rue de la Grosse Pomme ; Rampe Sainte Waudru : Montée du Car d'or.

Emile Hublard. Mons hier et aujourd'hui. Leich. 1926

Hervé Lottin.

Photos :

Vers 1900, masse de la paroisse de Saint-Nicolas, oeuvre (1772) de l’orfèvre montois Nicolas Beghin, représentant Saint-Nicolas et les trois enfants dans un saloir Coll. de l'auteur.

Groupes de chanoinesses rue de la Chaussée vers 1900. FAPMC.

Spectateurs sur la Gand-Place, vers 1900. FAPMC.

Les chanoinesses, rue de Nimy ,vers 1900. Coll. de l'auteur.

Le Car d'Or, rue Samson, vers 1900. FAPMC.

 

RUE DES FRIPIERS

A l'origine, cette rue portait - logiquement - le nom de rue des moustiers, c'est-à-dire rue menant aux moustiers (ancien nom signifiant monastères) de Saint-Germain et de Sainte-Waudru, via la porte de Saint-Germain (actuelle rue Samson). Par la suite, elle s'apela rue Notre-Dame, probablement en raison de la présence d'une « capelette » contenant une statuette à l'effigie de la Vierge Marie. Puis, enfin rue des Fripiers.

Le mot fripe, nous apprend le dictionnaire de français Larousse, est un vêtement usé, d'occasion (employé surtout au pluriel), d'où le verbe friper : défraîchir une étoffe, un vêtement, en les chiffonnant, en les froissant. Le rue des Fripiers est donc la rue où, à une époque, étaient rassemblés les marchands de vieux vêtements et, sans doute, par rapprochement, les antiquaires et les brocanteurs.

On sait que les fripiers de Mons furent organisés en corps de métiers le 21 octobre 1475 et rassemblés, comme tous les autres corps de métiers à l'époque, dans un même lieu. Il y en a d'autres : rues des Telliers (toiliers), des Épingliers (marchands d'épingles), et puis rue de la Grande et petite Triperie c'est-à-dire celle des tripiers (marchands de tissus en velours, rue), de la (petite) boucherie, de la Poterie, des Tuileries, mais peut-être y en eut-il d'autres qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous.

Donc, dans l'esprit de la population, le nom de la rue Notre-Dame devint celui de ses principaux commerçants. (Mais comment ce nom a-t-il été récupéré par la rue voisine (qui jusque là s'appelait rue Noble) ? Mystère. Toujours est-il que la rue fut reconnue comme la rue des Vieswariers ou encore des Vielziers, comme on disait avant pour dénommer les fripiers ou brocanteurs. Bien entendu, avec le temps ils ont disparu et d'autres commerces vinrent occuper les lieux, remarquons cependant qu'à la charnière des XIXe et XXe siècles, ce type d'activité commerciale existait encore et s'était rassemblé à la rue de la Couronne.

La rue des Fripiers comporte quelques belles façades du XVIIIe siècle et même, néoclassiques du XIXe siècle, malheureusement, dont les rez-de-chaussée ont généralement été éventrés pour des raisons commerciales. Mais il y en a deux exceptionnelles, datant du début du XVIIe siècle qui sont remarquables. C'est dire si la rue avait déjà de l'importance au temps des mousquetaires.

L'une, au n°22, de style baroque, est surmontée d'un élégant pignon à courbes et contre-courbes garni de volutes et de crochets et couronné d'un petit fronton triangulaire. L'ensemble entourant élégamment une ouverture à linteau cintré frappé d'une clé monogrammée « IHS » (Iesus Hominem Salvator), accronyme haut perché destiné à protéger cette maison.

Mais pas que ! Au dessus de la devanture, se trouvent deux délicats motifs sculptés au centre d'un léger décor floral ; celui de gauche montre un cygne posé sur son nid, tandis que sur celui de droite figure un paon faisant la roue. Il est malheureusement à déplorer que ceux-ci ont été entaillés pour permettre l'encastrement de la devanture en bois d'un commerce. Remarquons qu'étant sans aucune indication, il ne s'agit pas d'une enseigne mais probablement d'une allusion à l'activité exercée dans cette maison.

L'autre est située au n°44 et présente une intéressante façade de style gothique en briques, datée par ancres de 1616. Sur un rez-de-chaussée commercial l'étage est supporté par cinq gracieuses arcatures en encorbellement dont les clés et les culots sont en pierre. Il est surmonté d'un pignon à gradins centré sur une grande baie s'ouvrant sous un arc brisé à longues retombées traversant le cordon de pierre marquant l'étage. De belles ancres en fer forgé fort travaillées décorent le pignon.

Il est vrai que le côté gauche de la rue présente nettement moins de pittoresque avec cette large cicatrice qui s'étale en son milieu pour servir de desserte par l'arrière à quelques magasins de la rue de la Chaussée. C'est pourtant là que s'ouvrait jadis la cour du Dromadaire qui, au XVe siècle, a tiré son nom d'une hôtellerie qui se trouvait là. Un porche d'entrée précédait cette cour. Celui-ci était surmontée d'une niche dédiée à Notre-Dame du Bon Vouloir (d'où le nom de la rue, un temps). Il y avait, aussi, dans cette cour principalement peuplée de modestes artisans, un entrepreneur en fumisterie, lui-même savoyard, qui louait cinq à six enfants, ramoneurs de cheminées. Un temps, elle abrita aussi un théâtre de marionnettes1.

Á l'emplacement qu'occupait jadis l'hôtellerie La loge maçonnique « La Concorde » fit construire un nouveau bâtiment par l'architecte Vangierdegom, bâtiment auquel il donna la forme d'une équerre dont une aile allait en direction de la rue de la Chaussée et l'autre donnant sur la cour, où se trouvait la façade . Elle s'y installa en 1839 et y resta jusqu'en 1889. Tout cela fut finalement démoli et, de nos jours, il ne subsiste plus à cet endroit qu' un grand espace morne et une modeste habitation.

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1Georges Sohier. Mons, chronique des rues et des maisons. Anthologie montoise. 1981.

Photos :

Pignon baroque du n°22 de la rue des Fripiers. Photos de l'auteur. 2018.

Commerce d'articLes de ménage installé fin XIXe au n° 22. A remarquer, les décors Baroques sont encore préservés. Photo-carte anonyme. FAPMC.

Décor représentant un cygne au n°22, perçé de 2 trous et balafré. Photo Pierre Vanden Eynde. 2006.

Décor représentant un paon au n°22, mutilé. Photo Pierre Vanden Eynde. 2006.

Façade gothique du n° 4. Photo Patrimoine Monumental de la Belgique. Tome IV.

Détail du pignon à gradins du n°44. Photo de l'auteur. 2018.