RUE DE LA CHAUSSÉE

Pourquoi cette appellation qui nous semble pourtant si banale ? Cette appellation veut bien dire « rue faisant partie de la Chaussée » et ce nom de « Chaussée » parle de lui-même : elle le doit à son empierrement précoce.

Il est très probable que cet axe (avec celui formé par la chaussée dite « Brunehault qui, elle, pointait vers la butte du Bois là-haut) existait déjà au temps de l'âge de la pierre car de nombreux outils néolithiques ont été trouvés dessous ou à proximité. Cette voie de communication permettait des échanges et, notamment, l'exportation de l'outillage fabriqué à Spiennes vers les régions du Nord qui ne possédaient pas ou plus de gisements de silex. Ce n'est pas par hasard qu'elle passât par la colline de Mons, car au temps de l'impénétrable forêt charbonnière, les reliefs servaient de points de repère et permettaient surtout de contourner les marécages nombreux à cette époque, particulièrement dans la vallée peu pentue de la Haine.

On le sait, les Romains cherchaient à établir des voies sécurisées permettant la circulation rapide des légions qui se relayaient pour assurer la garde de la frontière nord de l'Empire. C'est donc pour des raisons de sécurité que les Romains établirent à partir de la voie protohistorique, depuis Noirchain, ce diverticule passant par le mont Héribus et la butte de Mons, en direction de leur camp de Asse. Raison pour laquelle cette voie, fut très tôt dallée, prit et garda le nom de « calceia » emprunté au latin calceata (avec du mortier de chaux), puis de « cauchie » enfin de « chaussée » en français moderne.

Selon certains, elle correspondrait, avec son axe perpendiculaire formé par la rue d'Havré, la rue d'Enghien et plus loin celle du Parc, au cardo et au decumanus maximus d'un ancien camp romain qui se serait établi sur la colline.

Suite à l'évangélisation et au peuplement progressif de la région et, particulièrement, à l'installation de la communauté de religieuses fondée par Waldetrude sur la colline de Mons alors abandonnée depuis longtemps, la chaussée vit s'installer sur ses bords le noyau primitif d'une cité qui, rapidement, devint une agglomération d'habitations de plus en plus importante. En effet, les implantations monastiques constituaient alors un important moteur économique qui attirait beaucoup d'artisans. C'est comme cela que la vieille « chaussée » devint la plus ancienne artère commerçante de la ville.

 

PLACE NERVIENNE

Bien évidemment ce nom attribué à cette place rappelle la peuplade gauloise dont le territoire s'étendait sur la région lors de l'arrivée des troupes romaines.Cette place existe depuis la fin du XVIIe siècle parce que Vauban, en charge du renforcement des fortifications montoises récemment conquises (1691), avait prévu de construire une imposante citadelle sur la rive gauche de la Trouille. Projet qui ne vit jamais le jour faute de temps, le traité de Rijswijk (1697) ayant rendu la ville aux Pays-Bas après six ans d'occupation.

Plus tard, en 1819, le traité de Vienne ayant décidé de renforcer la frontière sud du nouveau royaume des Pays-Bas contre un éventuel retour de l’envahisseur français. Mons fut enfermée dans une nouvelle et puissante fortification qui nécessita la construction d'une vaste caserne casematée pour y abriter les troupes de la garnison. Les ingénieurs hollandais reprirent l'idée de Vauban et construisirent celle-ci dans le bastion n°5, au devant de laquelle ils établirent cette vaste esplanade. Ce sont les casemates que nous connaissons toujours car, quand il fut décidé de raser les fortifications, leur masse fit renoncer à les démolir.

Mais, en raison des quantités importantes nécessaires à l’approvisionnement des chevaux de la garnison de l'époque, notamment du 2e chasseur à cheval, des magasins aux fourrages y furent aménagés en 1883 par la Défense Nationale et, pour alimenter ceux-ci, on aménagea la ligne de chemin de fer qui passait devant en réalisant un dispositif à double voie et aiguillages permettant la remise en tête et le classement des wagons (embranchement n°7 sur le plan).

Cette ligne industrielle avait été installée en pleine rue en 1873, pour permettre l’approvisionnement en houille de l’usine à gaz montoise installée entre la rue des Canonniers et la rue Adolphe Pécher (Cie Wéry devenue S.A. du gaz de Mons en 1901, puis S.A. d’éclairage du Bassin Houiller de Mons en 1927, enfin S.A. d’éclairage par le gaz et l’électricité en 1953) (embranchement n°6).

Ce raccordement s’embranchait sur la voie E (devenue plus tard C) de la gare latérale (c'est à dire les voies qui se terminaient en cul-de-sac à côté de la gare), traversait les voies du vicinal et le boulevard Gendebien au pied de la rampe du pont de Jemappes, puis la rue Masquelier ; pour suivre ensuite les rues sur un parcours de 2,5 Km, jusqu’à la rue de Thirimont et, quelque temps après, par-delà le boulevard Albert-Elisabeth - où elle recoupait les voies du vicinal - jusqu’à l’avenue d’Hyon, en passant par la rue de la Limerie et la Digue des Peupliers.

Mais de plus en plus d'entreprises industrielles vinrent s’installer sur les terrains libérés par la démolition des fortifications, particulièrement dans la partie sud-ouest de la Grande Voirie. A cette ligne, furent sous-raccordés, en 1881, les Ets Decroës (embranchement n°2) (repris plus tard, par le négoce de bois de Léon Cornut), puis, en 1883 ; les magasins Bleunart-Huwart, entreprise de vins et spiritueux (reprise en 1948 par la maison Dessily-Vasseur) (embranchement n°1) et enfin la savonnerie Parvillez-Pécher à la rue Pécher (embranchement n°3). Un peu plus loin dans la rue des Canonniers ce fut le tour, en 1914, des magasins d’eau minérales de Mademoiselle Florésie Noël (qui devinrent en 1925 la Cie fermière de Vichy puis la SA les Eaux de Vichy) à être raccordés (embranchement n°4), puis les magasins d’un certain Marcel Roman (embranchement n°5).

A l’exception de la S.A. du gaz et des Ets Bleunart-Huwart, toutes ces entreprises étaient raccordés par le biais d’une plaque tournante insérée dans le pavé permettant de faire entrer les wagons dans les entrepôts perpendiculairement à la rue. Plus loin, il y avait encore une plaque tournante qui permettait de diriger des wagons vers la savonnerie E. Pavillez installée au coin de la place (embranchement n°8). C’est celle que l’on voit sur la photo ci-dessous montrant les anciennes casemates. Le long de la place Nervienne, Une voie parallèle à celle des magasins à fourrage, a également existé pour alimenter la savonnerie Dufrasne (embranchement n°9).

Pour éviter tout accident, le convoi qui empruntait cette voirie devait être précédé par un « coureur » chargé d’annoncer à l’aide d’un cornet l’approche du train, particulièrement aux carrefours. On le voit sur la photo (le 4ème) accompagnant le convois à destination des magasins à fourrage.

Des commerces installés en ville avaient également la possibilité de faire venir sur cette ligne industrielle leurs approvisionnements, au plus proche de leur commerce en vue d'un transfert avec leur propre attelage. Sur la photo ci-contre, voici Barthélémy Montaner, importateur de produits espagnols, fruits et vins, occupé à décharger un wagon en provenance de ce pays lointain. Les paniers de mandarines et d’oranges sont transportés vers la carriole pour être acheminés jusqu’à sa boutique, rue des Fripiers.

La ligne traversait ensuite l’avenue de Bertaimont (actuelle Jean d’Avesnes) et les rails de la ligne vicinale de Frameries (après 1915). A ce niveau, un embranchement par le biais d’une plaque tournante longeait l’avenue pour rejoindre, par l’intermédiaire d’une deuxième plaque tournante, les magasins de la société Gaillez & Cie installlés sur l'avenue de Bertaimont (embranchement n°11).

Plus loin, implanté à l’angle des rues de Thirimont et des Arquebusiers en face de la boulangerie militaire, le négoce de bois de mon aïeul Alexandre Yannart obtint en 1879 l’usage de deux raccordements pour amener dans ses entrepôts de stockage les wagons de bois destinés à son commerce (embranchements n°14 et 15). Quelques années plus tard cette ligne fut prolongée jusqu’à la scierie à vapeur créée en 1925 par son fils, George, à la rue de la Limerie, de l’autre côté du boulevard (embranchement n°16). Par la suite, ce tronçon fut prolongé jusqu’à la digue des Peupliers pour approvisionner la tannerie de Mr C. Baix.

Un autre embranchement fut également installé dans la rue des Arquebusiers vers la brasserie Paulet (qui devint en 1913 la S.A. Les Grandes Brasseries du Hainaut, puis Les Brasseries Labor Hainaut Réunies de Mons)(embranchement n°13). Un peu avant, existait aussi un raccordement installé en direction des magasins de la société Delcuve et la maison Oscar Bourriez.

N’étant plus beaucoup utilisée, cette ligne industrielle fut supprimée en 1973, en prévision de l’aménagement en sens unique des boulevards et de la Grande Voirie. Elle servit cependant une dernière fois en mars 1973 pour une exposition ferroviaire sur la place Nervienne, à l’occasion de la Ducasse de Messine et de l’Année du Cheminot.

Photos :

La place au devant de la caserne casematée du bastion n°5. Plan de la Brigade topographique belge. 1858.

Le magasin à fourrage et la plaque tournante. Carte postale non datée. Ed. L.Degraeve, Gand. Collection de l’auteur.

Incendie des magasins à fourrage dans les années vingt. Photo anonyme. FAPMC.

Parcours de la ligne industrielle dans les rues de Mons. Plan de Joseph Hubert. 1880. BUMONS.

Les rails de la ligne industrielle passant par la rue A. Masquelier. Carte postale non datée. Ed. VPF, Mons. Coll de l'auteur.

La locomotive de manœuvre 7302 rue des Canonniers. . Photo fonds d’Archives Photographiques des Montois Cayaux.

Déchargement d’un wagon aux abords de la place Nervienne. Photo fonds d’Archives Photographiques des Montois Cayaux.

Déchargement d’un wagon de planches de bois à l’entrée de chez Yannart. Photo famille Yannart. Collection de l’auteur.

L’exposition ferroviaire sur la place Nervienne en 1973. Photo anonyme. Collection de l’auteur.

 

COUR DU BAILLI (1)

Comme cela rappelle bien le Moyen Âge ! Bailli de qui ? Bailli de quoi ? Enigme, dit de Bettignies. Essayons de la résoudre.

La plus ancienne mention d'une voie qui porte un nom se rapprochant de Cour du Bailli remonte à 1565. Un acte, passé devant les tenaules de Sainte-Waudru, parle de sept maisons contiguës, sises en la rue du Gaillardmont, ayant deux issues, l'une en face du cimetière Sainte-Marguerite et l'autre « yssant en la ruelle que l'on dit du bailly de Sougnies ». (Embrevures de Sainte-Waudru, 1565 à 1622). Il ne s'agit donc pas d'une cour, mais d'une ruelle. Et le bailli est précisé, c'est le bailli de Soignies. Une ruelle, en effet, qui aboutit à d'autres voies.

Le 27 mai 1525, le Conseil de ville autorise Balthazar de Lens à ériger des constructions, encore existantes, sur l'entrée de cette voie qui est ainsi décrite : « ...l'entrée et porte de la ditte ville, à froncq de la rue derrière le chastel, assez pros du puich, allant icelle entrée aux ruelles et gardins de Sepmeries, tirant vers les terrées, aussi vers la maison Adrien de Boussut, qui fu Conrad le Francq, meisne vers la chapelle du Sars et ailleurs ». Donc, entre la rue des Compagnons et la rue de Gaillardmont étaient des jardins dits jardins de Sepmeries, coins très pittoresques où Adrien de Boussu avait fait bâtir une « villa ». La ruelle qui y donne accès continue vers les terrées (remparts), vers la chapelle du Sart, rue des Sars.

« D’autant que messieurs eschevins avoient entendu que plusieurs marchissans à une ruelle à la dite ville appartenant, venant du marchiet ou fillet communement, appelée le bailly de Sougnies, allant au Gaillardmont, emprenant sur la dite ruelle meisme, l'appliquoient à leurs heritaiges comme elle leur fuist propre, pour clôture des entrées et yssues, de manière n'y avoit acces y passer librement ». (Maltotes 1584-1585). Ce n'est donc pas originairement une impasse : or, dans la rue de Gaillardmont se trouve une impasse, la chasse du Bon Dieu, qui se dirige vers la cour du Bailli : j'ai la conviction que la ruelle du Bailli de Soignies rejoignait la chasse du Bon Dieu, et aussi la chasse Ma Brune, devant les terrées.

Dans l'autorisation donnée le 27 mai 1525 à Balthazar de Lens, on lit  : « jusques au bon plaisir de la ville èrigier ung édifice servant à ses maisons là tenant au deseure de l'entrée et porte d'icelle ville », il est stipulé : « à condition de faire la ditte porte et édifice en deseure sy hault que la ditte ville aussi les héritiers des dits gardins et aultres, s'en puissent aidier pour y karyer, passer et rapasser, à leur plaisir tart et tempre, et en avoir la clef, ayant la ditte porte à fronc de rue 11 piés 1 quart, et 20 piés demy de perfont et 10 piés de haulteur de jour tant sur le devant comme sur le derrière ». (Massard 1528-1529). (On trouve une disposition semblable à la Cour du Noir Lévrier et à la Chasse Ma Brune).

Quand la ruelle est-elle devenue cour fermée ? Nous ne pouvons préciser : au XVIIe siècle, c'est encore une ruelle ; au XVIIIIe siècle, c'est une cour. Dans cette ruelle ou cour se trouvait la maison, la « villa », noyée dans les jardins, d'un personnage nommé Adrien de Boussu, et sa maison, c'était la maison du bailli de Soignies : « De la vesve Jehan Lebon, demourant à Mons, laquelle tient par leuwaige pour trois ans, une maison et jardin gisans derrière de chasteau, on la rue des Compaignons cuy ci devant appartint à feu Adrien de Boussu, et par luy déshéritée an profit de la Grande Aulmasne et de l'hospital Saint-Nicolas chacun pour moitié, par rendant l'an 45 L. » (Grand Aumône. - Rentes. - 1579-1580). Et aux dépenses de ce compte, on lit : « À l'hospital Saint-Nicolas est deu chacun au sur la maison condist le bailly de Soignies, dont recette est faite de la moitié cy devant ».

Cette maison avait une issue en la rue des Compagnons : « Cour du bailli. De Loys de Wauidret, auquel est demoret par recours faulte de plaige, la maison et héritage ayant issue sur in rue des Compaignons, cuy fut Adrien de Boussu, que souloit tenir la veuve Jehan Tahon ». (Grande Aumône, compte 1584-1585). Ce détail démontre que la maison d'Adrien de Boussu, c'était l'actuelle école communale de la cour du Bailli.

Or, qu'était cet Adrien de Boussu ? Il était réellement bailli de Soignies, car il y avait à Soignies un baillage seigneurial. Le bailli, émanation du pouvoir central, tenait le rôle, auprès de la justice locale, d'un procureur du Roi. Personnage important, mais office peu absorbant. Même sans moyen de locomotion, le bailli de Soignies pouvait remplir son office en habitant Mons. Adrien de Boussu fut bailli de Soignies de 1514 à 1522 (Lejeune : Histoire de Soignies).

Dans la population ouvrière, presque rurale des jardins de Sepmeries, le bailli de Soignies était un grand personnage que l'on désignait par son titre. II y eut à Mons, il y a quelque 50 ans, une personnalité typique qui n'était pas connue autrement que sous le nom de « mayeur de Boussoit » : c'est le même phénomène. Au XVIe siècle, on dénommait les rues d'après les personnes qui y résidaient, et la dénomination persistait après leur décès. C'est ainsi que notre ruelle prit le nom de Monsieur Adrien de Boussu, qui était bailli de Soignies, du vivant de celui-ci. Après sa mort, le nom persista, mais se contracta en cour du Bailli.

Ainsi finit l'énigme !

1 Paul Heupgen. Viéseries. Journal La Province du 26-27 décembre 1931.

Photos :

La cour du bailli en 1973. Photo Richard Benrubi.

Entrée de la cour du Bailli. Photo de l'auteur. 2019.

Portail du XVIIe siècle au fonds de la cour du Bailli. Photo d e l'auteur. 2019.