RUE DES CHARTRIERS (1)

Que veut dire ce terme « Chartrier » (« Sartier », en patois montois) ?

Le sens usuel du mot « charte » au XVe siècle, c’est prison ; et Chartrier ou Chartier veut dire en même temps le prisonnier et celui qui le garde, c'est à dire le cépier ou le geôlier. À Mons, seul le sens d’infirme apparaît dès que l’on trouve trace de ce terme. On parle de « gens chartriers ou malades au lit, impuissants de membres », que l’on dit en quatre paissons »(2) Le terme s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes et aux enfants. Par exemple, le 20 juin 1568, le magistrat fait placer à l’hospice de Saint-Julien un enfant chartrier natif de par-delà Cambray, trouvé sur les « dicqs » (digues).

La science médicale employait le terme Chartre dans le même sens. Le célèbre Paré, dit « tomber en chartre », pour décrire la consomption et Montaigne se fait un plaisir à signaler « que plusieurs gentilhommes sont mis en chartre tout jeunes par la sottise de leurs médecins »(3)

C’est donc bien à propos que l’on a attribué ce terme à l’hospice créé en 1555 pour personnes grabataires, dans la rue qui prit ce nom.(à savoir qu'auparavant - première mention en 1454, ceux-ci étaient logés et soignés dans des maisons particulières, à l'aide de fondations en leur faveur). Les bâtiments de l'hospice ont été construits à différentes époques. L’aménagement de départ voulu par les échevins et le Conseil de Ville, outre le « dormitoire », comporta naturellement une chapelle pour laquelle une cloche fut achetée en 1575. En 1583, la « Bonne-Maison » se complète avec une brasserie. Dans l’hospice, les maîtres ont fait aménager une chambre spéciale où ils placent le « coffre avec les escripts y estans » qui était déposé à la Maison de Paix : c’est l’installation des archives.

En 1593-1596, de grands travaux d’agrandissement des dortoirs ont lieu : il semblerait que les plans aient été dressés par Jehan Dostrelin, enlumineur : « À lui pour un patron fait avec la plume en la forme que le dortoir debvoit avoir ». En 1605, construction d’un pont sur la Trouille pour relier la Bonne-Maison à la pâture achetée en 1602, sise de l’autre côté de la rivière : la maison élève donc des vaches. C’est un hôpital, une brasserie, une ferme. En 1622 déjà, il faut refaire ce pont. Notons en passant que ce malheureux pont dut encore être reconstruit en 1716, et encore en 1850.

De l’année 1682, date une nouvelle extension des locaux grâce au legs fait par Marie de la Barre, dite de Maurage. Elle lègue une pension qui est capitalisée jusqu’en 1705, et le capital ainsi constitué sert à construire un nouveau dortoir derrière la chapelle, et séparer les Chartriers et les Chartrières qui, auparavant, étaient rassemblés dans le vieux bâtiment, lequel, dès lors, ne fut plus réservé qu'aux Chartrières seules.

En 1729 recommencent des travaux plus importants encore pour la partie de devant, formant le dortoir des femmes. Ils sont dirigés par De Bettignies, architecte, maître des ouvrages, et les mesurages contradictoires de maçonneries, toitures sont faits par Plon, arpenteur. Ces travaux durèrent fort longtemps, jusque 1738.

Á la Révolution, la gestion de l’hospice fut reprise par la Commission des Hospices civils. Rien de bien spécial n’est à signaler sur le bâtiment même ou sur le régime de l’hospice jusqu’en 1830. En cette année, un bâtiment fut construit dans la continuation du dortoir des hommes jusqu’à la boulangerie et la buanderie, bâtiment fort insignifiant, ayant un étage fort bas ; dans les chambres de l’étage, furent placés les pensionnaires, c’est-à-dire des hommes qui étaient reçus moyennant une certaine somme d’argent. En août 1850, survint une forte crue de la rivière : le pont érigé en 1796 fut emporté par la crue. Les eaux envahirent l’hospice et atteignirent un niveau tellement élevé que l’Administration jugea nécessaire d’en conserver le souvenir en fixant dans la muraille du dortoir une pierre portant l’indication du niveau atteint.

En 1870-1872, le détournement de la rivière la Trouille et la création de la rue Froissart sur le lit de la rivière entraînèrent un changement de configuration de la cour et des dépendances de l’hospice. Après 1885, les vieux bâtiments de l’ancienne brasserie, devenue entre-temps pharmacie, furent démolis,ce qui dégagea le jardin. Pendant cette période, l’hospice connut une décroissance importante. Ce n’est plus qu’un hospice réservé aux hommes seuls, qui n’occupent qu’une minime partie du bâtiment.

Mons est occupé par les Allemands, dès le 23 août 1914. L’hôpital civil est immédiatement encombré de blessés, soldats anglais, français, allemands, ainsi que de civils belges. Le personnel de l’hôpital soigne de son mieux tout ce monde, mais le service de santé allemand intervient et s’empare complètement de l’établissement. En un jour, il fallut évacuer tous les blessés et tous les malades civils. Le service de chirurgie fut installé à l’Hospice Terrasse et le service de médecine à l’Hospice des Chartriers, où il occupa l’ancien dortoir des femmes. La pharmacie retvint à l’Hospice d’où elle était partie en 1885.

Et puis vint la grippe infectieuse d’octobre 1918 et les évacuations du Nord de la France ! L’hôpital est comble : les morts abondèrent dans la petite morgue de l’hospice.

A la fin des hostilités, le dégorgement de l’Hôpital des Chartriers se produisit encore assez vite, le rapatriement des réfugiés, ayant été rapidement organisé par les troupes anglaises, et l’état sanitaire s’étant amélioré. En 1920, il ne restait aux Chartriers que la faible population d’hommes qu’elle avait avant la guerre, accrue toutefois des quelques pourvus de l’Hospice Terrasse, qui avaient cédé la place au service de chirurgie lors de l’occupation de l’hôpital. Dans le grand bâtiment de l’Hospice des Chartriers, la population des trois hospices réunis : Chartriers, Bourlart, Terrasse, se trouvait malgré tout, perdue.

Partiellement incendié en 1921, cédé à l'intendance militaire qui en saccagea les parties les plus anciennes, vint le temps de l'abandon. A noter : l'occupation de l'ancien dortoir et de la chapelle par le Judo-club de Mons, depuis les années 1950 jusqu'en 1974. En fait seulement une grande pièce chichement chauffée par 2 poêles à mazout et un "vestiaire" à peine aménagé, également mal chauffé par un poêle à charbon. Finalement abandonné, le bâtiment se dégrade jusqu'en 1988 ou il est acheté pour être restauré et réaménagé pour une nouvelle résidence destinée à l' hébergement des personnes âgées.

D'après Paul Heupgen, Viéseries.

Paissons : pieus, piquets, les « montants » du lit.

Paul Heupgen, Vièseries, 1921.

Photos :

Disposition des lieux. Extrait du plan relevé par la Brigade Topographique belge. 1858.

Façade de l’hospice des Chartriers au début du XXe siècle. Carte postale. Coll. de l’auteur.

La façade abandonnée dans les années 1980. Photo Le Patrimoine Monumental de la Belgique. Tome IV. Ed. Mardaga.1985.

 

RUE DU MUSEE FRANÇOIS DUESBERG

 

C'est tout récemment, en 2020, qu'une toute nouvelle rue, située sur un des côtés du square Roosevelt, a été baptisée de ce nom. C'est, bien entendu, en reconnaissance de l'important legs fait à la Ville de Mons par les époux Duesberg. Elle a, cependant, été dénommée « rue du Musée François Duesberg, fondé par les barons François et Betty Duesberg ». parce que la loi ne permet pas de donner à une rue le nom d'une personnalité encore en vie.

Rappelons que cette rue n'existe que depuis la fin des années 1940, début 1950 et qu'elle a été aménagé suite à la démolition de l'Hôtel des Chemins de Fer de l'État Belge, incendié en 1940 par les troupes françaises qui l'occupaient, afin de ne pas laisser derrière eux d'archives pouvant servir à l'envahisseur. Resté en l'état durant toute a guerre, il fut finalement décidé, après celle-ci, de le raser ainsi que le bâtiment de l'ancienne maternité situé juste à côté pour, à la fois, dégager la vue sur le grand portail de Sainte-Waudru et permettre un accès en ligne droite de la place du Chapitre vers la gare, surtout pour le tram qui avait quelques difficultés à contourner ces bâtiments. Un nouvel Hôtel des Chemins de fer fut construit à la fin des années 1950 en bordure de cette nouvelle voirie à qui l'on donna le nom de Square Roosevelt.

Mais ce n'est pas le seul honneur qui a été fait à ce couple de mécènes.Cette œuvre de mécénat leur vaut d'être élevés chacun – fait exceptionnel – à titre personnel au rang de baron et baronne par le roi Albert II. Ensuite, en 2006, ils ont été faits Citoyens d'Honneur de la Ville de Liège, leur ville d'origine, puis de Mons en 2011. Enfin, en 2017, le couple a été fait, et c'est la première fois, Commandeur du mérite wallon, rang suprême de cette décoration, pour avoir contribué au rayonnement de la Wallonie. Le 20 juillet 2018, le baron Duesberg a été promu au grade de Commandeur de l'Ordre de la Couronne par le roi Philippe.

Il faut reconnaître que ce musée consacré aux arts décoratifs de la période 1775-1825, a désormais une réputation mondiale. Il est plusieurs fois primé au Guide Michelin (trois fois deux étoiles précisément : deux étoiles lui ont été décernées pour, d'abord, la qualité du musée, deux autres étoiles pour l’extraordinaire collection de pendules et les deux dernières pour sa merveilleuse collection de porcelaines). Il comporte près de 4.000 objets de qualité dont, notamment, une magnifique collection de pendules, de bronzes dorés français, de porcelaines, de pièces d'orfèvrerie et d'objets précieux datant de l'ère napoléonienne ainsi que bien d’autres objets liées à l’Art du temps et de la table. Ceci n'empêche pas le couple de mécènes d'accroître encore très sensiblement les collections à Mons (ouvrant à ces dernières la possibilité d'entrevoir une troisième étoile). Une collection dont certains conservateurs murmurent qu'elle est « la plus riche du monde au mètre carré » mais qui, en tous cas, est abondamment citée dans nombre d'ouvrages majeurs sur le sujet.

Ce musée est installé depuis 1994 dans le bâtiment faisant le coin de la rue De Bettignies et la rue de la Houssière, qui avait été construit en 1892 (architecte De Rycker, de Bruxelles) pour abriter la Banque Nationale à Mons. Cette nouvelle construction avait remplacé un bâtiment à l’imposante façade renaissance, datant de 1654, qui avait abrité la Maison des Dames Veuves, dite de la Houssière. En 1887, la Commission des Hospices civils qui en avait hérité, l'avait revendu à l’état qui le fit démolir pour être remplacé par l’édifice de style renaissance flamande que nous connaissons toujours. (Le magnifique portail fut remonté dans la cour de l’Hôtel occupé, alors, par les bureaux de la Commission des Hospices, au coin des rues du gouvernement et des Passages, mais a disparu depuis). Suite au déménagement de la Banque Nationale derrière la Machine à Eau, il fut racheté par la ville et reconverti en musée pour abriter les collections François et Betty Duesberg.

Photos :

La façade renaissance de l'ancien hospice de le Houssière. Carte postale. Coll. de l'auteur.

Façade avant de l'hospice des Incurables devenu en 1929 l'Hôtel des Chemins de Fer. Photo anonyme. FAPMC.

Façade arrière de l'hospice des Incurables. Photo anonyme. FAPMC.

La Banque Nationale au début du XXe siècle. Carte postale. Coll. de l'auteur.

Façade avant de l'Hôtel des Chemins de Fer incendié. Photo anonyme. FAPMC.

Façade arrière. Photo anonyme. FAPMC.

Le futur square Roosevelt vers 1951. Photo anonyme. Coll. de l'auteur .

 

RUE DE LA HALLE

Cette rue ne s 'appelle ainsi que depuis le XVIIe siècle. Elle doit son nom à la « halle au bled » qui fut transférée, en 1562, de la Grand Rue à l'hôtel de Landas, alors situé à ce qui était à l'époque la rue du Haut-bois, la où se trouve, aujourd'hui, le parking de la Halle.

En 1837-1838, elle fut remplacée par une grande boucherie construite là suite à la démolition (en 1841-1842) de celle qui se trouvait sur la Grand Place depuis 1582 et qui venait d’être rasée pour des raisons de vétusté. Cette Grande Boucherie, ou Halle Centrale, fut construite d’après les plans des architectes Jean Van Gierdegom et Charles Sury, suite à l’interdiction faite aux bouchers de tuer les bêtes dans leur propre maison et à l’obligation pour eux de tenir leur commerce dans un endroit offrant toutes les garanties d’hygiène. Ils furent donc rassemblés dans cette halle.

L’intérieur était divisé en échoppes où devait se tenir exclusivement le commerce de viande. Édifice imposant de style néo-classique présentant au rez-de-chaussée trois grands portails cintrés, celui du centre entouré de deux baies. Au-dessus, l' étage était caractérisé par une très grande niche semi-circulaire entourant un piédestal à ailerons prévu pour l'enseigne de l’établissement, à savoir un immense bœuf. Cette enseigne avait suggéré la remarque suivante à quelque loustic de l’époque : « Ce bœuf est un peu maigre, et symbolise trop la viande qu’on y vend ». A noter sur la photo ci-jointe, la vespasienne située à côté de l’entrée formant un étonnant voisinage avec l’activité développée à l’intérieur.

Cependant, suite à l’invention des frigos, il a de nouveau été permis d’ouvrir une boucherie où on le souhaitait, du moment que les normes et le règlement - très méticuleux - prévu par les autorités communales était respecté. Ce qui eut pour conséquence que la Halle Centrale, désertées depuis 1909 sans avoir trouvé de nouvelle affectation, soit restée à l’abandon très longtemps..

Dans les années 50 et 60, la ville de Mons s’est servie de ce bâtiment pour y entreposer son matériel de voirie, ainsi que le charroi. Les ouvriers communaux partaient de cet endroit pour effectuer les travaux prévus en ville.  Finalement, ces services ayant été transférés ailleurs, celle-ci décida de procéder à sa démolition, en 1979, pour construire à sa place le parking couvert actuel. 

Un autre bâtiment remarquable, dans cette rue, est l'ancien refuge que les moines prémontrés de l'abbaye de Bonne Espérance de Vellereille-lez-Brayeux avaient fait construire à Mons dans le milieu du XVIIIe siècle. Ce vaste bâtiment (n° 15 à 21 de la rue) à la façade austère, présente 18 travées sur deux niveaux dont le long ordonnancement est interrompu par des pilastres à refends et deux importants frontispices encadrant des portails monumentaux. C'est en 1780 que l'architecte Dewez élabora les plans du Refuge de l'Abbaye de Bonne-Espérance. Sa construction débuta en 1785. L'édifice était composé de deux hôtels particuliers à front de la rue de la Halle, dans le centre historique de Mons.

De l'époque, il ne subsiste que peu d'éléments mis à part la façade néo-classique et les deux escaliers monumentaux en chêne. Le bâtiment subît au cours des siècles de nombreuses mutations dont la plus importante dans les années 1930 où le Refuge de l'Abbaye de Bonne Espérance fut réhabilité en Banque (siège de la Générale de Banque).

 

Dans la seconde moitié du XXème siècle, la Faculté Polytechnique de Mons reprit les bâtiments. Des salles de cours et des bibliothèques occupaient les lieux ainsi que d'autres organismes tel que la Croix Rouge, les Archives des Mines de Wallonie et ce sur une surface de plus de 8000 m². Enfin, c'est courant 2007 que le complexe immobilier est réhabilité en 37 logements par la sprl Architectes D. Gicart – J. Renaud & Associés. Par ailleurs la rue compte quelques belles maisons de maître et grandes demeures du XVIIIe siècle ou du début du XIXe.

Photos :

Vue de la façade de la Halle. Carte postale non datée. Ed. G. Valbonnet. Mons. Collection de l’auteur.

L'intérieur de la Grande Boucherie. Carte postale oblitérée en 1908. Ed. G.Valbonnet. Mons. Collection de l’auteur.

Etal à l'intérieur de la Halle. Photocarte. FAPMC.

Façade de l'ancien refuge de l'abbaye de Bonne Espérance. Photo anonyme. Belgique monumentale Tome IV.

Maison de maître du XVIIIe siècle. Carte postale vers 1900. FAPMC.