RUE BUISSERET

Au cours du XIXe siècle, suite à la création des boulevards sur l'emplacement des anciennes fortifications, les terrains ainsi libérés destinés au lotissement furent quadrillés de rues transversales dans le but de mettre en communication les quartiers périphériques de la vielle cité et l'extra-muros. Cela entraîna la nécessité de trouver un toponyme à ces nouvelles rues.La Société des Arts, des Sciences et des Lettres du Hainaut fut mise à contribution pour dénicher dans le panthéon montois des célébrités qui ont fait le renom de la ville et contribuer ainsi à l'éducation de la population. C'est pourquoi nous découvrons maintenant un illustre personnage qui ne fut pas moins qu'archevêque de Cambrai, alors dans les Pays-Bas méridionaux, et ce, pendant une période de guerre de religion entre le protestantisme et la religion catholique, dite la guerre de Quatre-vingts ans ou Révolte des Gueux (1568-1648).

 

La famille noble de Buisseret est originaire de Champagne, dont une branche s'établit en Hainaut au XIVe siècle.  François Buisseret descend de Colart de Buisseret, son grand-père paternel, seigneur d'Eugies (Frameries). Deuxième d'une famille de six enfants, François naquit à Mons en septembre 1549 de Georges Buisseret, plus tard échevin de la ville, et de Catherine de la Barre. Sa mère, devenue veuve quelques années plus tard, prit le plus grand soin de son éducation et le fit étudier successivement aux Grandes écoles de Saint-Germain, puis au collège de Houdain, enfin à Louvain, au collège du Lys, où il obtint le second prix au concours général et où il rentra en 1571 pour y professer la Philosophie (à l'âge de 22 ans). Il s'appliqua cependant à la Jurisprudence et prit en 1574 le grade de Licencié en Droit civil et ecclésiastique. La même année, en vertu des privilèges de l'Université, il fut pourvu d'un canonicat de la Métropole de Cambrai.

Ayant, alors, obtenu la permission de s'absenter de Louvain pendant deux ans, il alla recevoir en 1575 le Sous-diaconat et le Diaconat des mains de Louis de Berlaimont, son Archevêque et se rendit ensuite à Rome pour profiter du Jubilé de l'année sainte; en chemin (au retour) il s'arrêta à Bologne où il reçut l'Ordre de Prêtrise (en 1577 ?) et le grade de Docteur ès Droits. Revenu dans les Pays-Bas (vers 1580), il trouva la ville de Cambrai entre les mains de Baudouin de Gavre, baron d'Inchy qui avait pris la ville par surprise et en avait chassé l'archevêque, Louis de Berlaymont. Sommé par le sire de Gavre de jurer haine aux Espagnols et de déposer l'archevêque, Buisseret refusa courageusement et dut s'enfuir sans pouvoir rien emporter de chez lui. Après avoir résidé quelques temps à Paris, il revint à Mons, où le siège archiépiscopal avait été transféré en raison des troubles dans la ville de l'archevêché. Là, il fut nommé official puis archidiacre.

Le 29 avril 1586, il fut élu Doyen de Cambrai et Vicaire général du diocèse par les voix unanimes de ses confrères, et il répondit si bien à leur attente que, l'Archevêché étant venu à vaquer après la mort de Louis de Berlaymont, ils l'élurent en 1598 à cette haute dignité ; mais la Cour de Bruxelles ayant pris d'autres desseins par rapport à la création des Archevêques de Cambrai, Buisseret renonça à son élection, et se mit par ce moyen dans les grâces des Archiducs Albert et Isabelle, qui le nommèrent, deux ans après, à l'Évêché de Namur 1 . Le pape Clément VIII confirma cette nomination le 3 décembre 1601. François Buisseret » fut sacré dans l'église Sainte-Waudru le 10 février 1602 par Guillaume de Berges, Archevêque de Cambrai.2 Par procureur, il prend possession du siège épiscopal de Namur dès le lendemain, soit le 11 février 1602.

Comme ses publications en témoignent, après avoir visité son diocèse, canoniste expérimenté et administrateur prudent, il célèbre deux synodes diocésains : l'un en 1604 à Namur, l'autre en 1612 à Jodoigne3. Entre ces deux célébrations, François Buisseret installe à Nivelles le Séminaire diocésain qui ouvre ses portes le 1er octobre 1605. Il employa en outre son crédit à faire recevoir dans cette ville les pères de la compagnie de Jésus, destinés à l'instruction de la jeunesse, qu'il leur fit confier en 1610. Il y introduisit aussi les dames de l'ordre de Saint-Benoît, dites Bénédictines 4

Jean Richardot, archevêque de Cambrai, étant décédé le 28 février 1614, François Buisseret fut élu par le chapitre le 24 mars suivant pour lui succéder, l'Archiduc Albert ayant notifié à l'évêque de Namur son transfert au siège métropolitain de Cambrai. Le 9 février 1615, le pape Paul V confirma le transfert de François Buisseret. Ce dernier fit son entrée à Cambrai le 24 mars 1615 et y célébra son pontificat dès le lendemain, fête de l'Annonciation. Ayant commencé la visite de son diocèse, et se rendant à Valenciennes, le nouvel archevêque y rendit soudainement l'âme, le 2 mai 1615. Son corps fut transporté à Cambrai et inhumé dans la cathédrale ou on lui éleva un tombeau de marbre le représentant à genoux devant le Christ ressuscité. 5

1 Jean-Noël Paquot, Mémoires pour servir à l'Histoire littéraire des Dix-sept Provinces des Pays-Bas, de la Principauté de Liège, et de quelques contrées voisines, t. VI, pp. 276-277, Louvain, 1765.

2 Paquot, ibidem

3 Jadin, Revue Diocésaine de Namur, tome XIII, pp. 518-526.

4 Nicolas-Joseph Aigret, Histoire de l'église et du chapitre Saint-Aubain à Namur, Namur, 1881, pp. 381-382).

5 Chanoine Daniel Meynen, archiviste.

 

COUR CHARLES LETELLIER

Charles Hylarion Nicolas Letellier, bien que né à Ath le 18 avril 1807, vécut, après le décès de son père, toute son enfance à la rue des Groseilliers, numéro 19, où sa mère s'était installée comme « buresse » (lavandière). Son enfance se passa donc dans le quartier populeux situé à l'ombre de Saint-Nicolas-en-Havré. On devine qu'il courut par les rues, cours, impasses, étangs et fossés avec les « ropïeurs » du quartier et des chasses d'Havré toutes proches. C'est donc dans ce milieu populaire qu'il a entendu, observé et retenu tout ce vocabulaire montois, cette langue vivante, qui restera le fonds de sa tournure, de sa future personnalité littéraire.1

Charles Letellier est « choral » (enfant de choeur) à Saint-Nicolas. C'est là qu'il est remarqué par un prêtre assez peu conformiste, mais très cultivé : l’abbé Coquelet «  qui n’étoit nié si biète qué vos in avez l’air ! » comme il disait. Ou encore : « enne riche bibliothèque qui marchoit su deux monvaises gambes». Avec l’aide de celui-ci, il entreprit des humanités au collège de Mons, suivit, ensuite, des leçons pendant quatre années pour, enfin, entrer au Grand Séminaire en 1830. Ordonné prêtre en 1831, il est nommé vicaire à Péruwelz, puis curé à Wasmuël en 1835, et, enfin, en 1846, à Bernissart où il mourut le 30 avril 1870.

La profonde misère régnant dans ces paroisses ouvrières du Borinage charbonnier l’émut à un point tel qu’il décida de publier régulièrement ses compositions afin de récolter des fonds pour venir en aide à ses paroissiens. C’est ainsi que l’idée lui est venue de publier chaque année des éphémérides en patois, gage d’une certaine originalité, dont le succès ne se démentit jamais. On y trouvait une grande variété de sujets - c’est le principe d’un almanach – mais toujours placés sous le signe d’un humour empreint de goguenardise et puis aussi d’une certaine naïveté. Il fallait l’esprit fécond, la verve pétillante et la malicieuse naïveté d’un authentique « ropïeur montois » pour concevoir et renouveler, à lui tout seul, cette publication annuelle.

C'est lui qui donna sa véritable figure à notre langage dialectal en publiant tous les ans, de 1846 à sa mort, ses fameux « Armonaques ». Avant de commencer cette longue série, il avait déjà fait publier en 1843 chez Hoyois à Mons, ses essais de Littérature Montoise, contenant les  « faufes » (fables), imitées très librement de La Fontaine, et une pièce intitulée « El mariâge d'el fie Chose », qui eurent un franc succès de fou-rire. Il ne fut pas le premier écrivain montois à s'être exprimé dans le langage du peuple, mais certainement le premier dont la renommée dépassa largement la ceinture des boulevards de Mons. Car il ne fait nul doute que son génie propre, son inventivité, la richesse de son vocabulaire authentique, son sens du dialogue populaire, son esprit aussi, ont donné au patois ses lettres de noblesse2. En effet, l'oeuvre de Charles Letellier demeure l'une des plus vivantes et l'une des plus riches de la littérature montoise. L'une des plus variées aussi puisqu'il aborde tous les genres : pièces et dialogues, fables, histoires, petits sujets à caractère historique, chansons, sans oublier les « avertances », dans d'autres gazettes ou revues, et bien sûr, l'Armonaque dé Mons.

L'Armonaque dé Mons : on ne peut faire autrement que de s'ébahir devant cette riche collection d'un demi-siècle de parutions : « avertances », calendriers folkloriques, souvenances du temps passé, « armeides famïers, ouvrages à faire dans les gardins et su les camps », naïvetés de Jean l'Malin, nouvelles de Cracovie, chansons, anciens proverbes, vocabulaires, etc. C'est une mine de vieux mots désuets, savoureux, d'images, de traits de métaphores où se retrouve le vieux patois dans sa pureté, son génie, dans ses tours ingénieux,surtout dans les histoires, les scénettes, les « faufes », en prose , sans l'entrave des vers3.. Durant del nombreuses années, il assura seul toutes les charges de sa réalisation : écriture, direction de l'édition, corrections et même, semble-t-il, sa vente.

Les Armonaques dé Mons, devenus populaires, étaient vendus par centaines dans tout le pays wallon et dans le Nord de la France, et les journaux de Paris en faisaient même l'éloge après trente ans de succès. Á part le plaisir de les écrire, le curé Letellier les produisit surtout pour avoir les moyens de soulager ses pauvres, pour lesquels il se privait réellement du nécessaire.4

Le premier numéro de l’Armonaque porte le millésime de 1846 et fut annoncé de la manière suivante : « En vente : L’ARMONAQUE DE MONS pour 1846. Contenant le Calendrier de l’année, les travaux agricoles de chaque mois, quelques éphémérides de l’histoire de France et de Belgique ; les prédictions des principaux événements de ladite année ; des remèdes familiers, extraits de la médecine domestique ; enfin quelques « fauves », en prose et en vers ; le tout rédigé en bon patois de Mons ».

Celui-ci continua de paraître longtemps encore après la mort de son fondateur, mais, concurrencé par une publication, également en patois mais paraissant tous les 15 jours, El Ropïeur, il fut de moins en moins suivi et cessa de paraître en 1899. 120 ans plus tard, à l’instigation de Pierre Coubeaux, Baudouin Clerfayt et quelques amis bien décidés à entretenir le nouvel élan qu’avait donné Marcel Gillis à la littérature patoisante montoise, il reparut pour connaître un nouveau succès indiscutable, et n’a jamais cessé depuis de divertir à la fois ses auteurs et ses lecteurs.

Voici un texte tiré de l'Armonaque de 1849 qui témoigne parfaitement de la verve, de l'esprit de ropïeur qui l'habitait :

Les Cerques

Parisse, el fourboutier dé l'porte d 'Havré, ermontoit l'rue su n'vieille rosse dé quévau. Théreise, el marchande dé toubaque, qu'avoit toudi s'langue à-la-chou, calaudoit justémint su s'porte avé Magrite, el polisseuse.

  • Qui c'qué c'est qui viét là par in-bas dé l'rue su enne haridelle pareille, hon, ett'elle tout d'in caup ?

  • Bé, tu n'erconnais nié, hein ? Bé, c'est Parisse el fourboutier; tu n'in connais nié d'aute.

  • Tiens, ouais, t'as raison, mais a-t-i du bon sins, allons, dé véni à Mons avé n' carogne ainsi ? Ein homme à s'n'âge !

  • A m'mode qu'il a raison, mi. Ça fait qu'i n'a nié peur qué s'bidet prinsse el mors-aux-dints.

  • Tans' qu'à ça, ouais ; et i n'peut mau d'rwer l'cul non pus, parqué i n'a pus l'force d'erlever ses gambes pou avancer.

  • Eyé puis, hon ! Ergarde comme il est sec : on li voit tout ses côtes su s'dos.

  • Ouais, attinds ein moumint, quand i passera, j'ferai inrager Parisse, tu vas vire.

Comme d'effet, là Parisse qu'arrive délée eusses, sans pinser à rié.

  • Hein, Parisse, ettelle Théreise, combé vindez vos cerques ?

    Parisse comprind tout d'suite à qui c'qu'elle d'avoit ; i s'ertourne su s'quévau, i li r'lève es' queue avé s'main droite, èyé d'l'aute i moute à Théreise in disant :

  • Intrez dins l'boutique, on vos dira les prix.

Pierre Coubeaux. Charles Letellier. Ed Anthologie montoise.1989.

Pierre Coubeaux. Op. Cit.

Un Siècle d'Humour Wallon. Charles Dausisas. Journal La Province. 1930.

Baudouin Clerfayt. Op. Cit.

Photos :

Portrait du curé Letellier en bronze, apposé au jardin du Mayeur en compagnie d'autres littérateurs montois.

Entête du premier ouvrage édité par le curé Letellier en 1843.

Couverture de l'Armonaque de 1847.

Timbre de 16 francs belges émis lors du 150ème anniversaire de la sortie du premier Armonaque du curé Letellier.

Couverture de l'ouvrage consacré au curé Letellier par l'Anthologie montoise. Association des Montois Cayaux, les Amis de Marcel Gillis.

Entête de l'Armonaque dé Mons relancé en 1976 par Pierre Coubeaux de l'Association des Montois Cayaux.

 

  RUE VALENCIENNNOISE

Cette rue créée en même temps que les boulevards tire son nom de la présence à son extrémité d'en très ancienne tour appelée de la sorte. Cette dénomination trouve son origine dans un fait des annales du Hainaut : En 1337, le comte Guillaume II d'Avesnes, ayant à se plaindre du magistrat et des bourgeois de Valenciennes, qui avaient empiété sur ses prérogatives et commis des malversations et des injustices, les condamna à des amendes qui furent dévolues à la construction de cet ouvrage militaire. 1 , venant ainsi renforcer le mur d'enceinte de l'agglomération montoise, en construction.

La tour Valenciennoise est une tour circulaire d'environ 18 mètres de diamètre et d'une hauteur de 10,40 mètres. Elle est bâtie en grès de Bray et percée de quelques baies rectangulaires et de meurtrières. L'épaisseur des murs peut atteindre presque 4 mètres. Un bandeau de pierre calcaire délimite les deux niveaux. A l'origine, la tour Valenciennoise comptait un étage supplémentaire et sa toiture devait avoir la forme d'une poivrière. Cette tour de défense, on l'a dit, faisait partie intégrante de la première enceinte communale de la ville. Érigée en 1358 et 1359, elle s'est successivement appelée : Grosse Tour, Tour à grès, Tour au Blé, Tour de Ladres pour devenir la Tour Valenciennoise au début du XVIIe siècle.

Cette première enceinte a été définitivement détruite en 1818 pour faire place à la nouvelle fortification hollandaise, mais les solides murs de la tour ont de tout temps découragés les démolisseurs les plus vaillants, ainsi fut-elle préservée et, en 1825, elle servit de magasin à poudre dans le nouveau dispositif. Pour convenir à cette nouvelle fonction, elle a été rasée d’un étage et sa toiture remplacée par une poivrière aplatie. Elle comporte encore deux niveaux avec voûtes en coupoles de 70cm environ. La salle supérieure mesure 7,30 cm de hauteur en son centre. Depuis 1825, on y accédait par un large escalier en pierre bleue à double volée ajouté à l’arrière de la tour. Celui-ci a été démoli dans les années 1870 quand la tour a été intégrée aux casernes de cavalerie, après la démolition de la fortification hollandaise.

 

La tour est classée comme monument le 4 novembre 1976. En 2001, la Régie des Bâtiments a établi un contrat avec la Région Wallonne dans le but de mener des fouilles archéologiques avant d’entamer la restauration de la tour. Ces fouilles ont permis de dégager la tour sur quatre mètres de profondeur du côté nord. Ce dégagement a été en partie maintenu lors de la restauration. Ces travaux de restauration ont commencé en 2005 et se sont achevés en 2009.

L’aspect original et la taille de la tour ne faisant aucune certitude, essentiellement au niveau de sa toiture, il a été décidé de simplement rehausser le parement. Cela cache ainsi la toiture et donne un peu plus de hauteur au monument. Une terrasse y a d’ailleurs été installée. Un escalier et une structure métallique ont été construits à l’extérieur de la tour pour accéder aux différents étages ù peuvent se dérouler des expositions. Cette structure et le choix du métal ont été justifiés par la simple raison de ne pas entrer en concurrence avec le volume et l’architecture simple de la tour.1 En 2016, elle est reprise sur la liste du patrimoine exceptionnel de la Région Wallonne.

Pour des raisons pratiques consécutives à la mise à sens unique des boulevards, les noms des parties de rues situées à l'intérieur de ceux-ci ont été rebaptisées en 1981 ; et le tronçon intérieur de la rue Valenciennoise est alors devenu rue du 1er chasseurs à Cheval, dissociant ainsi, curieusement, la rue de la raison de son appellation originelle : la tour.

1 Gonzales Decamps. Mons, Guide du Touriste. 1894.

2 Source : SPF Justice. Régie des Bâtiments

Photos :

La tour Valenciennoise avec sa toiture en poivrière. (premier quart du XIXe siècle)

La tour transformée en magasin à poudre, au cours du XIXe siècle.Dessin de E. Parez.

La Tour pendant la démolition des fortifications en 1862 . Dessin de Victor Lheureux. 1862. Umons.

La tour au début du XXe siècle. Carte postale. Coll. de l'auteur.

La tour en 2017. Photo de l'auteur.