RAMPE BORGNAGACHE

En montois, le mot « agasse » ou « agache »signifie une pie, dont la livrée est blanc et noir, mais, « agacie » ou « agachie », dans le vieux langage signifie aussi : religieux dont l'habit était fait de couleurs blanc et noir, par allusion, bien sûr, à la pie.

Voici pourquoi : En 1295, le seigneur de Chièvres, imitant l'exemple de plusieurs autres seigneurs du Hainaut qui voulaient se rapprocher de leur prince, fit construire à Mons un hôtel dans une rue qui prit dès lorS le nom de rue des Chiévrois ou Kiévrois ou Quiévrotx (ce tronçon est actuellement dénommé rue Claude de Bettignies). Lorsque la maison des sires de Chièvres fut mise en vente, ce sont deux frères appartenant au Tiers Ordre de Saint François, originaires de Valenciennes, Jean et Jacques Borgnagace qui s'en portèrent acquéreur pour y fonder, en 1358, un hôpital et une chapelle pour « entendre salmier les heures quotidiennes à basses voix, chanter messe et faire pourchas » (quête). (Le Tiers Ordre, ainsi appelé parce qu'il est le troisième fondé par Saint-François d'Assise, C'est un Ordre séculier, c'est-à-dire qu'il est composé non de religieux astreints aux vœux monastiques, mais de personnes du monde qui s'obligent, comme des religieux, à servir Dieu et l'Église d'une manière plus parfaite et adaptée à leur condition.) A leur décès, la maison fut léguée successivement à des particuliers également membres du Tiers-Ordre, puis au ministre en Hainaut de cet ordre et alors, affecté à un monastère de cette congrégation qui prit le nom de monastère de Sainte Croix.

Chaque année, les frères se réunissaient en un chapitre. En 1406, ce chapitre promulgua quelques règles spéciales qui prescrivaient, entre autres, qu'on n'admettrait plus désormais à la profession du Tiers-Ordre, de frère ou de soeur s'ils ne savaient parfaitement le Credo, le Paternoster et les prescriptions de la règle. On décréta également que la faculté de quêter en cette ville était limitée aux seuls religieux de Sainte-Croix et de l'ermitage de Saint-Barthélémy, au bois de Mons (en fait, les ermitages disséminés dans la contrée dépendaient, au moins à l'origine, de la maison de Borgne-Agace). Ce monastère était régi par le Magistrat de Mons ; celui-ci avait la surintendance de ses biens et le droit de nommer un pater ou ministre. Les frères étaient tenus de rendre des comptes aux commissaires de la ville de la gestion de leurs biens.

Une chapelle y avait été construite dès l'origine mais fut reconstruite ou agrandie en 1441. En 1507, les religieux du Tiers-Ordre obtinrent du Chapitre noble de Sainte-Waudru la faculté de pouvoir sonner les heures quotidiennes, de chanter à haute voix les jours de fêtes, moyennant une redevance annuelle et leur présence aux offices de Sainte-Waudru, leur paroisse, ainsi qu'à toutes les processions générales. Mais, vers le milieu du XVIe siècle, l'état où se trouvait l'église en nécessita la reconstruction complète (trois autels y furent alors érigés).

Les religieux de Borgne-Agace, à la fin du XIVe siècle, ne possédaient guère de ressources. Ils vivaient uniquement des aumônes qu'ils recueillaient en quêtant dans la ville, mais, progressivement, les autorités religieuses accordèrent en faveur de cette communauté des indulgences aux fidèles qui fréquenteraient la chapelle, à charge pour les visiteurs de faire une offrande pour l'entretien et l'embellissement du bâtiment. En outre, l'évêque décida, en 1498, qu'à l'avenir, les biens meubles des personnes qui décéderaient dans cette maison appartiendraient à perpétuité à la communauté. Dans la suite, quelques donations qui améliorèrent un peu leur situation financière, lui furent faites, à charge d'offices religieux.

Malgré la pauvreté de cette maison, à dater des premières années du XVIe siècle, on vit plusieurs communautés religieuses, attirées par la prospérité qui régnait alors à Mons, solliciter du Magistrat de Mons, la faveur de venir occuper le couvent de Borgne-Agace. Ces demande font supposer qu'il ne s'y trouvait plus alors qu'un petit nombre de tertiaires. En effet, à en croire les annalistes Vinchant et de Boussu, la peste qui désola la ville, probablement celle qui sévit de 1514 à 1516, causa la mort de tous les religieux qui s'étaient dévoués à soigner les pestiférés et à leur administrer les sacrements. Un seul aurait survécu.

Quelques années plus tard, en 1525, quelques frères tertiaires, munis de recommandations de la reine Marie de Hongrie, régente des Pays-Bas, y furent admis à la condition d'y tenir une école pour 40 enfants pauvres qui leur seraient désignés par le Magistrat. Cette condition amena, donc, l'ouverture à Mons d'une deuxième école d'enseignement aux enfants indigents. La première étant situé à la rue Notre-Dame, cela apporta une plus grande facilité aux enfants du quartier populaire voisin.

En 1545, ce monastère se composait de six religieux. Il fut agrandi par l'acquisition en 1555 d'une maison voisine, rue des Sarts, mais la conquête de la ville en 1572 par le protestant Louis de Nassau et le siège par le duc d'Albe qui s'ensuivit, mais surtout les troubles qui désolaient alors le pays, empêchèrent l'arrivée de nouveaux postulants, ce qui fit que par suite de décès successifs, le personnel de la communauté fut à nouveau réduit à un seul frère. Dès lors, le Magistrat de Mons décida de disposer des bâtiments inoccupés en faveur d'autres institutions monastiques, notamment les moines de l'abbaye de Saint-Adrien à Grammont, provisoirement sans abri suite à la destruction de leur couvent par des troupes confédérées, puis de manière définitive, aux pauvres religieuses de Sainte-Claire.

C'est en1581 que les pauvres soeurs de Sainte-Claire vinrent se fixer à Mons. La persécution dont elles avaient été l'objet depuis la prise de leur ville de Delft par le protestant Guillaume de Nassau les ayant fait fuir hors de leur pays, elles avaient essaimé dans les Pays-Bas du sud. Elles trouvèrent de l'aide à Mons en la personne du prince de Parme, président du Conseil privé, gouverneur des Pays-Bas et de son épouse, qui résidaient alors à Mons avec toute la cour. C'est, en effet, par leur intervention qu'elles obtinrent des chanoinesses l'autorisation de s'établir provisoirement dans le couvent des Pauvres Soeurs du Béguinage de Cantimpret. Elles y habitèrent durant cinq années, mais bientôt rejointes par d'autres soeurs toujours en quête d'un refuge, elles durent chercher une résidence plus adaptée où il leur serait permis d'observer rigoureusement leur règle. C'est ainsi qu'elles s'établirent, en 1585, avec l'accord du Magistrat de Mons, dans le monastère de Borgne-Agache vacant, qui se trouvait tout à fait approprié pour une communauté franciscaine. Ce qui fut validé par le Pape Sixte-Quint en 1587 et le roi Philippe II, qui autorisa la mise à exécution de la bulle pontificale.

A cette époque, le couvent, qui était toujours propriété communale, comprenait une église, avec calices, reliquaires et autres ornements ; un clocher, des cloches, un cloître, un dortoir, un réfectoire, des jardins, des cuisines et autres dépendances nécessaires à l'habitation d'une abbesse et de religieuses. Très vite, elles s'occupèrent de réparer les bâtiments et, avec quelques ressources provenant de quêtes organisées en ville, mais aussi dans tout le Hainaut, elles purent faire l'acquisition de quelques propriétés voisines à la rue des Sarts, face à l'Attacat. En 1602 ; elles complétèrent leur travaux par la construction d'un clocher pour l'église, à front de la rue des Kiévroix (actuelle rue De Bettignies), puis se trouvant toujours trop à l'étroit elles rachetèrent progressivement avec l'aide financière des chanoinesses cinq maisons, toutes en la rue des Sarts. Puis, en 1649 le Conseil de Ville leur accorda un don pour faire réédifier le choeur de leur église.

Au commencement du XVIIIe siècle, les bâtiments conventuels étaient dans un état de délabrement complet, la majeur partie menaçant de tomber en ruine. Il fallut se résoudre à la reconstruction du monastère et les travaux commencèrent en 1712 grâce aux libéralités du peuple, aux dons de quelques personnes charitables et du Magistrat de Mons. En 1731 elles entrèrent par héritage en possession de deux maisons de la rue des Kiévroix, tenant au couvent. Avec tous ces travaux, leur situation restait toujours précaire ; ne pouvant, d'après leur règle, posséder un bien fonds à l'exception de leur monastère, elles n'avaient pour vivre que le seul produit de leurs quêtes et les aumônes. De ce fait, la Ville dut leur venir en aide à deux reprises, notamment pour terminer les travaux de couverture de la nouvelle église.

Le plan ci-contre nous montre que cette église était située à front de la rue des Kiévroix, précédée d'un perron à double rampe de 9 marches. A l'intérieur, six marches séparaient la nef du choeur. Elle avait une longueur de 28 mètres et une largeur de 10 mètres. A gauche de l'église se trouvait la sacristie et un jardin ; plus loin, vers la rue des Sarts, des bâtiments destinés aux soeurs converses. A droite il y avait le cloître entourant un jardin ; sur ce cloître, s'ouvraient les entrées de la cuisine, du réfectoire, du parloir et d'un escalier. Derrière le choeur, s'étendait une vaste cour qui séparait le couvent extérieur de la partie affectée aux soeurs cloîtrées. Dans l'ensemble, c'était des constructions simples en rapport avec la pauvreté de ses habitants.1

Cette communauté des filles de Sainte-Claires était vouée au jeûne, à la pénitence. Elles vivaient loin du bruit, dans une solitude presque complète et ont mené pendant près de deux siècles une vie édifiante, s'efforçant d'accomplir chaque jour, avec régularité, les prescriptions d'une règle austère, se levant la nuit pour réciter l'office, se donnant la discipline , s'abstenant de tout aliment gras.

Jusqu'au jour où un décret impérial de Joseph II, du 11 mars 1783, ordonna la suppression de tous les monastères contemplatifs.. La même année, la maison fut évacuée, et les soeurs durent trouver refuge dans d'autres communautés religieuses ou dans leur famille ; l'année suivante, le mobilier et la bibliothèque furent vendus publiquement. Quant aux bâtiments, ils restèrent propriété de l'État et furent affectés à un magasin au pain ou à la manutention de l'armée. L'église fut démolie et la majeure partie des jardins aliénés.

EN 1805, la ville de Mons obtint du gouvernement la cession de cette propriété, à charge de tenir à sa disposition les bâtiments avec les effets et ustensiles nécessaires au casernement fixe d'une garnison présumée d'un régiment de troupes de cavalerie. La transformation de Mons en place-forte par suite de la création du royaume des Pays-Bas y amena une garnison plus importante et les bâtiments de la manutention furent eux aussi transformés en caserne. Mais, par défaut d'entretien suffisant, les constructions, en 1870, étant fort délabrées, le ministre ordonna l'évacuation des troupes et la démolition du bâtiment à front de la rue des Sarts. Les autres furent conservés au service de la manutention, des vivres et du magasin de fourrages.

Suite à l'explosion de la réserve de munitions stockée dans les bâtiments de la rue des Sarts, lors du bombardement de mai 1940, il ne reste actuellement plus aucune trace de l'ancien couvent, mais le nom des fondateurs est resté, bien qu'attribué à un tronçon situé un peu plus loin. Il faut dire que cette partie de la rue des Kiévrois originelle a souvent changé d'appellations au cours des temps : de Kiévrois, elle est devenue rue Borgne-Agache, puis rue des Ursulines, puis rue Fétis, puis enfin rue Claude De Bettignies.

1 La Maison de Borgne-Agace et le monastère des pauvres Claires à Mons. Ernest Mathieu. Ed. A. Vromant, Bruxelles. 1888.

Sceau du monastère de la Sainte-Croix de Borgnagache en 1545.

Situation du couvent des Clarisses au XVIIe siècle.

Extrait du plan Vauban. 1691.

Plan du couvent des Clarisses en 1784. E. Mathieu. 1888.

Situation de la caserne de la Manutention, début XIXe siècle. Extrait du plan Gofffaux. 1828.

La réserve d'explosifs de la caserne de la rue des Sarts après les bombardements. Photos anonymes. FAPMC.

 

CHEMIN DE LA JUSTICE

Est-ce que, à l’instar des chênes de Hornu, on rendait la justice à cet endroit ?Si on veut. En fait, mais ici se déroulait la dernière phase du processus de justice à une certaine époque, car il faudrait dire « chemin menant aux bois de Justice », c’est-à-dire au gibet.

Apparemment, comme on le voit sur le plan de Jacques Deventer réalisé en 1550, il y avait cinq potences. Mais, par le texte suivant retrouvé par Paul Heupgen, on sait qu’il y avait également une fosse où l’on jetait les restes des suppliciés. Mais, pour montrer dans quel état de déconsidération était tenue cette fosse, notamment au cours de l’année 1575 qui fut marquée, à Mons, par de nombreux cas de rage, des carcasses de cochons considérés comme enragés furent jetées dans cette fosse de Justice : « À Jean Botte, sergent, assisté de deux hommes et ung brouteur (brouetteur), pour avoir esté jecter en la fosse de   justice sur les Bruyères, trois pourceaux en sel, que l’on tenoit estre entachiez de rage, appartenant à la veuve de Carre, a esté payet par ordonnance, : 42s. (Maltotes, 1574-1575.)1 » 

Notons qu'à proximité se trouvait (et se trouve toujours) le chemin des Mourdreux, c'est à dire le chemin par où passaient sans doute les mourdreux (meurtriers) et autres assassins condamnés à la peine capitale pour être menés au gibet. Notons encore qu'à l'autre bout du chemin de la Procession, se trouve la rue des Pendants...

1Paul Heupgen, Vièseries (journal La Province,1930).

 

RUE DE LA TROUILLE

Ou la Trouille dans les rues ? Eh bien oui, la Trouille passait autrefois dans la ville. C'est d'ailleurs en raison de son passage au pied de la colline de Mons que l'enceinte édifiée au XIIIe – XIVe siècles autour de la cité ne ceintura pas seulement le relief, plus facile à défendre, mais prit cette forme plus ou moins ovale pour englober également dans ses murailles la rivière, ressource indispensable pour la vie économique locale.

Du temps des dernières fortifications, la Trouille entrait dans la ville par la porte dite des Guérites, sous le bastion n°6 (actuelle avenue des Guérites). Ensuite elle passait sous le pont de Londres, qui avait été construit dans l’axe de la rue Jean Lescarts, face à la brasserie installée là depuis des temps immémoriaux, pour permettre le passage vers les quelques habitations situées entre le coude que formait la rivière et la muraille. Par la suite il fut déplacé dans l'axe de la rue de la Halle pour donner un accès directe au nouveau marché aux poissons installé en 1856 sur la rive gauche, suite à une décision prise en 1832 par le conseil communal pour la simple raison que, se tenant au bas de la rue du Miroir - près de la Grand-Place, il incommodait quelque peu sur le plan olfactif. (voir avenue Frère - Orban)

Ce bâtiment était assez curieux L’architecte de la ville, Charles Sury, à qui on doit les plans, n'avait rien trouvé rien de mieux que d’imaginer un étrange bâtiment de style mauresque que l’on peut voir sur la photo ci-contre. C’était une construction de forme ovale aux dimensions assez modestes (environ 22 mètres sur 18) entourant une cour intérieure à laquelle on accédait par un porche monumental. Le tout était recouvert d’une toiture se terminant par un étonnant bulbe surmonté d’une flèche où figurait un poisson. Mais il ne subsista pas longtemps, car sitôt les fortifications disparues, l’ouverture de la ville vers les nouveaux boulevards entraîna, en 1872, son arasement complet afin de créer un passage vers l’École Normale et l’avenue d’Hyon nouvellement créées.

Juste après le pont de Londres, les eaux de la Trouille venaient actionner la machinerie des moulins Jumeaux, dit également « du pont de Londres », moulins très anciens dont on cite déjà l’existence en 1298. On les appelait jumeaux parce qu’ils étaient constitués de deux bâtiments se faisant face de part et d’autre de la rivière, chacun supportant une roue à aubes. Entre les deux s’étendait la retenue d’eau avec les vannes pour réguler le débit de la rivière.

Propriété des comtes de Hainaut, ils étaient régulièrement remis en engagère auprès de la Ville qui en confiait l’exploitation à un meunier, à charge pour celui-ci de l’entretenir, mais aussi de curer la rivière en cas de nécessité ; tâche improductive dont ils ne s’acquittaient pas volontiers, ce qui entraînait de nombreuses plaintes.

Remarquons, en passant, qu’il était indispensable d’avoir des moulins à l’intérieur des remparts en cas de siège ou de troubles pour subvenir aux besoins de la population.

En 1784, l’empereur Joseph II cède le moulin en arrentement perpétuel à la Ville de Mons, mais, après la suppression du droit de banalité et la concurrence qui s’ensuivit, la ville n’en retira plus qu’un faible profit, surtout depuis que les prises d’eau de plus en plus importantes en amont de la ville à destination des fossés et, particulièrement du canal de Mons à Condé, rendaient l’activité des moulins de plus en plus aléatoire. Dès lors, en 1823, la ville s’en défit, et ils furent repris par des particuliers.

Le manque d’eau chronique dans la rivière, obligeait souvent les meuniers à interrompre le cours de celle-ci afin de disposer de suffisamment d’eau pour faire fonctionner leur entreprise. Ce qui, en aval, n’arrangeait rien sur le plan de la salubrité du cours d’eau,où pourrissaient à ciel ouvert de nombreux déchets rejetés par les différentes activités, liées ou non, à la rivière.

En 1864, les moulins jumeaux, toujours en exploitation, furent rachetés par la Ville dans l’intention d’améliorer le débit de la rivière en supprimant les barrages qui entravaient son cours. Mais ceux-ci étant nécessaires à leur fonctionnement, les moulins furent, dès lors, condamnés. Le bâtiment principal qui se situait dans le prolongement de la rue des Chartriers, au beau milieu de l’actuelle place du marché au poisson, fut démoli en 1866, tandis que l’autre, reconnaissable à sa toiture à croupe, sur la gauche de la vue, fut préservé pour être transformé en 1874 en lavoir public. Entreprise qui ne connut pas beaucoup de succès en raison, d’abord, de l’installation de fontaines publiques dans les quartiers pauvres, mais surtout en raison du développement des raccordements au réseau de distribution d’eau de ville, récemment ouvert (1872). Ce bâtiment existe toujours en bordure de la place actuelle du Marché aux Poissons.

Cette place porte ce nom en raison du fait qu'après le réaménagement du quartier suite à la disparition de la rivière, on installa ce marché sur l' espace ainsi libéré en remplacement de l’ancien marché couvert démoli. Ce fut fait à peu de frais ; la Ville installa un ensemble de tables en pierre abritées par un long auvent métallique qui permettait, néanmoins, aux poissonniers et poissonnières d’étaler leur marchandise dans de bonnes conditions, certes minimales, mais acceptables pour l’époque. Ne l’étant sans doute plus, elles furent supprimées en 1954. Remarquons qu'au début du XXe siècle, le marché aux puces se tenait également sur cette place.

Pour en revenir à la rivière, après avoir franchi la chute des moulins jumeaux, la Trouille formait un grand S, entrant d’abord dans l’actuelle rue Froissart puis tournant dans celle qui porte aujourd'hui son nom. Elle longeait l’arrière de l’ancienne caserne Guillaume (actuel Carré des Arts), passait sous un pont construit pour donner accès, au bout de la rue Trou Oudard, aux nouveaux abattoirs, construits par la Ville en 1850 – 1854. De là, elle suivait un parcours légèrement sinueux au travers d’un quartier populaire dont quelques noms de rue rappellent certaines activités liées à la présence du cours d'eau, comme la ruelle des Pêcheurs ou la rue Trou Oudart, nom d’une ancienne famille connue pour avoir entretenu des viviers aux fins d’un approvisionnement en poisson frais.

Ensuite, elle passait sous la rue de Bertaimont, au pont dit des Récollets, en raison de la proximité du couvent de franciscains situé un peu plus bas dans cette rue et dont il ne subsiste plus actuellement que l’église, devenue l’église paroissiale de Messines, en remplacement de celle vendue et détruite lors de la tourmente révolutionnaire (voir rue de Bertaimont).

Juste après le pont des Récollets, la Trouille se séparait en deux bras entourant un même moulin, le deuxième construit dans l’intra-muros. Elle alimentai dans chacun une roue à aubes située de part et d’autre du bâtiment. Il s’appelait joliment le « moulin du Pont à Trouille ». Son histoire est pour ainsi dire la même que celle des moulins Jumeaux. Il fut exploité jusqu’en 1867 et démoli, lui aussi, lors du détournement de la rivière et son remplacement par un égout.

Après le moulin, les deux bras se rejoignaient pour passer sous le pont dit de Thuin qui se trouvait au débouché de la rue des Blancs Mouchons. De là, la rivière suivait l’actuelle rue Lamir dont elle n’occupait alors qu’un tiers de la largeur, laissant de chaque côté un passage carrossable. Sur la rive droite, la rue du Cerf Volant, qui menait de la rue des Blancs Mouchons à la rue de Dinant, et, sur la rive gauche, la rue de Liège qui menait, depuis la rue des Blancs Mouchons, via le pont de Thuin, à l’hospice des Orphelins, institution séculaire fondée en 1562 (actuellement Bonne Maison de Bouzanton, CPAS de la ville de Mons) puis la Trouille passait sous le pont des Orphelins qui menait au centre-ville par la rue du même nom.

Juste après celui-ci, le cours d’eau formait un important méandre sur sa gauche, longeant une aile de l’orphelinat, après avoir contourné l'avancée en retour d’angle de ce bâtiment, qui fermait le bout de la rue de Liège. Cette avancée fut arasée au niveau de la façade principale pour respecter le nouvel alignement lors de la création de la voirie qui suivit la disparition du cours d’eau.

C’est dans cette partie de son cours, où les coudes se suivaient et où la pente était assez faible, que la rivière, chargée des nombreux rejets amenés par les égouts de la ville et particulièrement par les activités artisanales situées en amont sur son parcours, présentait des inconvénients olfactifs particulièrement dérangeants et peu hygiéniques, notamment lors d’étés peu pluvieux. En dehors des fréquentes inondations, ce fut une des raisons pour lesquelles l’autorité communale finit par décider son détournement en dehors de la ville.

Après avoir parcouru ce court méandre, la rivière revenait vers une petite place dite d’Havré (actuellement Charles Simonet) située au bout de la rue du Béguinage et à laquelle on accédait via le pont situé au bout de la rue de Cantimpret. Cette place était bordée d’une bâtisse fort ancienne qui était l’ancien pied-à-terre que les Croy, ducs d’Havré, châtelains héréditaires de Mons, possédaient en ville (d’où le nom de la place). Sa porte cochère (derrière la vespasienne) donnait sur des jardins qui ont disparu lors de la reconstruction de l’hôpital militaire situé juste derrière. A l époque de la photo, elle appartenait à une demoiselle Hortense Toint, montoise habitant Bruxelles, qui la donnait en location à un grand nombre de ménages d’ouvriers et d’employés.

La place fut rebaptisée en 1927 en mémoire de Charles Simonet, marchand de journaux montois, membre d’un réseau britannique d’espionnage, arrêté et fusillé par les allemands en 1915.

Après avoir longé cette place, la Trouille tournait à nouveau sur sa gauche pour reprendre sa direction générale et se glissait le long l’ancien hôpital militaire. Puis elle formait un nouveau coude pour s’écouler le long de la rue du Rivage (actuelle rue André Masquelier), du côté du mur du couvent des Capucines, laissant sur le côté droit un espace important permettant le chargement et le déchargement des marchandises amenées par voie fluviale, la Trouille étant navigable jusque là, avant le creusement du canal de Mons à Condé en 1807 (d’où le nom de Rivage de Mons donné à cet endroit).

Avant de quitter la ville, elle formait un nouveau coude vers la droite, passant alors sous un huitième et dernier pont, celui qui menait à l’entrée monumentale de l’abbaye du Val des Écoliers (transformée en hôpital civil de 1805 à 1876), qui se trouvait à l'arrière des maisons bordant ce bout de la rue du Rivage. Puis elle passait par la porte du Rivage (voir cette rue).

Photos :

L'ancienne porte de Guérites, côté intérieur. Lithographie de Gaspard Lheureux. 1826. BUMons.

L'entrée de la Trouille sous les fortifications hollandaises Dessin de Léon Dolez. 1872. BUMons.

Plan du 1er parcours de la Trouille dans la ville. Les moulins jumeaux. Extrait de la carte levée par la brigade topographique de l’Armée Belge. (Musée Royal de l’Armée, Bruxelles)

Le marché couvert aux poissons. Photo Léopold Loret ca 1875. BUMons.

Les moulins Jumeaux. Photographie de Damseau. Fond d’Archives Photographiques sur Mons. Collection privée.

Place du marché aux poissons. Carte postale oblitérée en 1907. Collection de l’auteur.

La Trouille traversant le quartier populaire dit des pêcheries. Extrait du plan Goffaux. 1828.

La Trouille vue depuis le pont des Récollets (rue de Bertaimont). Dessin au crayon de Léon Dolez. 18 avril 1872. BUMons.

La Trouille dans la seconde partie de son parcours dans la cité. Extrait du Plan Goffaux 1828. BUMons.

Détail du site du moulin du « Pont à Trouille ».

L’Hospice des Orphelins avec sa façade en retour d’angle, et le pont qui y menait. Gravure du XIX°s.

Méandre de la Trouille vers la place Nervienne. Extrait du plan Popp. 1888.

La place d'Havré fin XIXe siècle. Photo Léon Losseau. FAPMC.

Dernière partie du parcours de la rivière dans l'intra-muros. Extrait,du plan Goffaux. 1858.

Plan de l'hôpital militaire dressé en 1756. BUMons.

Façade latérale de l'hôpital militaire. Dessin de Léon Dolez. 1870. BUMons.

Entrée de l’hôpital militaire. Lithographie d’Etienne Wauquière. Ca 1830. BUMons.

Le pont dit des Capucines devant l'Hôpital Militaire et le couvent des Capucines., Dessin de Léon Dolez. 1870. BUMons.

Entrée principale de l’abbaye du Val des Ecoliers. Dessin de Gaspard Lheureux. 1826. BUMons.

Extérieur de l'ancienne Porte du Rivage (1292-1295), vestige de l'ancienne enceinte communale. Lithographie de Gaspard Lheureux. 1826. BUMons.

Démolition de la Porte du Rivage. Photo anonyme. 1863-1865. Coll. privée.