RUE DES BLANCS MOUCHONS

D'abord, savez-vous ce qu’est un mouchon, blanc de surcroît ?

D’aucuns pensent que cette rue doit son nom à l’enseigne d‘une maison située au XVIe siècle dans cette artère, mais il existe une autre explication, beaucoup plus romantique : jadis, cette rue débouchait sur la Trouille juste après le déversoir du moulin dit « du pont à Trouille » situé non loin de là. À son extrémité, un pont (dit pont de la Pêcherie) enjambait la rivière permettant de rejoindre la rue de Liège (de son nom de l’époque) située sur la rive gauche et gagner ainsi l’hospice des Orphelins (actuel CPAS). Depuis ce pont, le promeneur pouvait admirer les évolutions de canards et de cygnes attirés par une nourriture particulièrement abondante dans ces eaux oxygénées par la chute d’eau du moulin. Comme le mot patois pour désigner un oiseau est « mouchon ». C’était donc l’endroit où l’on voyait s’ébattre des « blancs mouchons ». Autrement dit des cygnes.

Sur le plan ci-contre en bas (le Nord se trouve à gauche), on voit que cette rue des Blancs Mouchons ne menait pas seulement au pont de la rue de Liège mais aussi à la rue dite du Cerf-Volant qui, elle, longeait la rive droite de la rivière, et rejoignait la rue de Dinant. Voilà encore un nom étrange. Charles De Bettignies, dans son ouvrage sur les rues de Mons (1), nous conte qu’« il existait jadis dans ce quartier un larron nommé Cerf-Volant, qui s’introduisait avec une hardiesse sans pareille dans les habitations et surtout dans les églises. » Pour justifier son propos, il se rapporte à François Vinchant qui, dans ses Annales du Hainaut, mentionne les lignes suivantes : « Environ ce temps (1559), il y avoit en la Ville de Mons un fameux larron qu’on nomma le Cerf-Volant, parce que on ne pouvoit descouvrir comment et par où il pouvoit avoir entrées aux églises où il déroboit, si ce n’estoit en volant. »

L’explication est très romantique. Cependant, quelque vingt ans plus tard, Charles Rousselle, un autre érudit montois, prétend dans son étude sur le nom des rues de Mons (2) qu’ « en 1441, existait en la Petite Peskerie, une maison de bain ayant pour enseigne :. Estuves du Cerf-Volant. C’est donc à tort que l’annaliste Vinchant attribue à cette rue le nom de certain voleur qui l’habitait en 1559. »

Quoi qu’il en soit, la polémique a fait long feu puisque cette rue a disparu en même temps que le passage de la rivière dans l’intra-muros. Depuis, l'artère qui a remplacé le lit de la rivière à cet endroit a pris le nom d’un bienfaiteur de l’orphelinat de Bouzanton tout proche, Élie Lamir, mort en 1902.

Charles De Bettignies. A travers les rues de Mons. Promenades historiques. Typ. De Madame veuve Lelouchier. 1864.

2 Charles Rousselle. Les rues de Mons. E. Dacquin. 1882.

Plan d’une propriété située à Mons, rue du Cerf-volant? dessiné par le géomètre arpenteur A. Delhaye le 15 mai 1851. Coll. de l’auteur.

Le parcours de la Trouille de puis la rue de Bertaimont et le Pont à Trouille jusqu'à l'hospice de Bouzanton. Extrait du plan Goffaux. 1828. Umons.

La rue des Blancs-mouchons et le moulin du Pont à Trouille. Extrait d’un plan levé en 1816. Coll. de l’auteur.

 

RUE DES JUIFS

Dans nos régions, aucun document ne signale de juifs jusqu’au XIIIe siècle; mais ils habitent les régions limitrophes comme la vallée du Rhin ou le Nord de la France. Nous pouvons donc dire que si la présence juive est possible notamment le long de la route commerciale Bruges-Cologne, elle est très peu importante

Philippe le Bel, roi de France, ayant expulsé en1308 les Juifs de son royaume, le comte de Hainaut, Guillaume-le-Bon, accueillit les proscrits dans sa capitale et «  leur désigna un endroit le long de la rivière, dans la basse ville ». qui s'étendait probablement de la rue de Bertaimont au Marché aux Poissons car au cours du XIVe siècle tout ce quartier portait le nom de Juiverie. Remarquons qu'en agissant de la sorte, le comte Guillaume eut le courage de se mettre en opposition manifeste avec une bulle de pape Boniface VIII qui, déjà bien avant (en 1208), avait ordonné d'expulser de toute la chrétienté les « usuriers », cependant il faisait là une excellente affaire pécuniaire en les admettant à Mons, car les Juifs étaient, à l'époque, des contribuables très lucratifs. Au cours de cette période, ils étaient placés sous la juridiction immédiate des abbés du Val-des-Écoliers qui portaient le titre d' « inquisiteurs des Juifs ».

En 1323, il y eut une deuxième vague confirmée par le « rôle de bourgeoisie » de cette année, quand cette taxe a été perçue. Malheureusement pour eux, lors de la grande épidémie de peste de1348-1350 leur fut fatale. En effet, celle-ci se propagea avec une rapidité foudroyante à travers toute l’Europe en répandant une terrible mortalité qui entraîna un sentiment d’angoisse et de terreur qui permit à des fanatiques religieux, pensant acquérir la pureté qui les mettra à l’abri de la peste par la pénitence, la prière et des flagellations continuelles, d'ameuter les populations contre les étrangers et d'être souvent à la base du massacre de nombreux juifs accusés, comme toujours, d’être responsables de l’épidémie. Ne disait-t-on pas, alors, qu'ils auraient empoisonné les fontaines et les puits. Ils furent chassés du Hainaut et leurs biens furent confisqués. 1

Reste-t-il encore des Juifs en Hainaut après l’épidémie catastrophique de 1348-49 ? Quelques personnes sont encore appelées le Juif. Sans doute s’agit-il de convertis ou de descendants de convertis ; à moins, que ce mot ne soit qu’un sobriquet ? Il faudra attendre le XVIIIe S. pour les revoir dans la région,mais ils eurent encore à souffrir de l'intolérance sous le gouvernement des Autrichiens qui publièrent une ordonnance, le 9 novembre 1736, défendant aux Juifs de résider dans le pays de Hainaut et de séjourner à Mons au de-là de deux fois vingt-quatre heures, à peine de payer une taxe de 300 florins.

En 1794, le Hainaut passe sous domination française. La nouvelle Constitution confirme l’égalité des Juifs avec les autres citoyens et le culte israélite est reconnu et soumis au pouvoir civil. Les Juifs reviennent donc peu à peu dans nos régions : les vingt Juifs recensés en 1808 dans le département de Jemappes habitent à Mons. Sous le régime Hollandais, c’est encore le chef lieu du Hainaut qui compte une communauté de 36 personnes (recensement de 1829) regroupées autour d’une synagogue dépendant de la Hoofdsynagogue de Bruxelles. Après l’indépendance de la Belgique, la communauté juive de Mons passe de 31 personnes (7 familles) en 1832 à 12 personnes seulement d’après le recensement de 1846. Dix ans plus tard, la dernière mention connue de la résidence d’un Juif à Mons est celle de Léon Lévy, directeur du théâtre.

Durant la première moitié du XXe S., les Juifs fuient les pays inhospitaliers de l’Europe de l’Est et s’installent dans les régions houillères du Hainaut. Le Registre des Juifs de Belgique, établi en 1940 par les administrations communales sur ordre de l'occupant, donne une idée (sous-évaluée) du nombre de famille juives : Mons-Borinage (15), le Centre (30), Ath (32), Tournai (9). Mais c’est surtout dans la région de Charleroi que se regroupent plus de 600 familles formant ainsi la principale communauté (déjà reconnue officiellement en 1928). Après la tragédie de la Shoah, le Hainaut ne compte plus que quelques familles isolées. 2

Malgré cela le nom est resté bien qu'une bonne partie de celle-ci fut attribuée par l'usage populaire aux dénominations d'institutions la bordant. (rue des Soeurs Noires et rue des Chartriers).

1 J. Stengers, Les juifs dans les Pays-Bas au Moyen Âge, Bruxelles, 1950

Gérard Waelput. Les Juifs dans le Hainaut à partir du XIVe S.