SORCIERES A MONS d’après Charles Henneghien

Dernière mise à jour : 30 août

Les sorcières font partie intégrante de notre folklore et, bien souvent, sont source de réjouissances lors de cortèges carnavalesques. Ainsi sabbats et procès de sorcières attirent, chaque année des milliers de spectateurs. Avec quelques variantes, les spectacles se terminent par la mise à mort « à la grande joie des petits et des grands qui dansent autour du bûcher » ainsi qu’on peut le lire dans la presse.


De tells scènes de lynchage ne devraient pourtant pas prêter à rire. Il ne s’agit pas ici de légendes, mais d’une page peu glorieuse de notre histoire. Voici moins de quatre cents ans, dans nos propres contrées, un grand nombre de femmes furent, sur base de dénonciations, de ragots, de simples rumeurs, accusées de sorcellerie pour des motifs les plus futiles, poursuivies et persécutées lors de simulacres de procès dont

l'horreur dépasse tout entendement. Les aveux obtenus sous la torture devenaient prétextes à des executions sur ces sordides bûchers, devant une foule nombreuse et réjouie.


Vers le milieu du 15e siècle, l'Occident s'embrasa. Un incendie monstrueux en forme d'épidémie. On brûla des hommes, mais surtout des femmes. Beaucoup de femmes. Les sorcières sont les compagnes du Diable. La rumeur le dit, les juges et les religieux le prouvent. Elles vont au sabbat, jettent des sorts, sont responsables des épidémies et de la mort. Pendant deux siècles, des milliers de femmes sont traquées, dénoncées mises à la question avant d'être livrées aux flammes. Il faudra attendre l'extrême fin du 17ème siècle pour que des voix se fassent entendre qui crient raison et que, peu à peu, s'éteignent les derniers bûchers.


Au 21e siècle, les initiatives se multiplient pour exiger la réhabilitation des victimes de ces simulacres de procès. Ainsi, en 2012, en Allemagne, le conseil municipal de Cologne a réhabilité à l’unanimité les femmes victimes de procès de sorcellerie voici quatre siècles. Même initiative de la part des autorités communales de Nieuport, dont le bourgmestre CD&V a demandé pardon pour les procès de sorcellerie menés jadis par ses prédécesseurs.


Jusqu'à la seconde moitié du XVe siècle, le droit canon condamna les pratiques de magie comme superstition et non comme crime capital. Pendant tout le cours du Moyen-âge, l'excommunication et un emprisonnement de trois jours étaient les seuls châtiments infligés aux sorciers et sorcières. Jamais, tous les écrivains l'attestent, on n'avait puni de mort les insensés qui croyaient avoir dansé au sabbat. Ce n'est que depuis la bulle d'Innocent VIII, publiée en 1484, que les sorciers furent considérés comme les plus grands criminels et châtiés comme des assassins. Aussitôt après la nomination par ce pontife d'inquisiteurs chargés de la poursuite du crime de sorcellerie, commence une ère de persécution qui couvrit l'Europe de deuil et de cendres pendant deux siècles.

Le XVIIe siècle, qui vit une telle efflorescence des arts et des lettres, vit aussi une véritable folie collective ; c’est le siècle de la sorcellerie. Jamais il n’y eut autant de procès de sorcellerie. Même, les enfants furent poursuivis pour pratique de la sorcellerie. En voici un exemple conservé au greffe de la juridiction du Hainaut

Le seigneur de Bouchain (arrondissement actuel de Valenciennes), en 1612, signale à la Cour souveraine de Mons (juridiction qui correspond à une cour d’appel) qu’il existe dans sa châtellenie quantité d’enfants sorciers de 7, 8 ou 9 ans et qu'un cas nouveau s’est présenté chez un enfant de 8 ans. Dans des termes emphatiques, le seigneur de Bouchain demande tout simplement de pouvoir mettre cet enfant à mort ; car la peine du crime de sorcellerie était normalement la mort.

La Cour, perplexe, en réfèra aux souverains, les archiducs Albert et Isabelle, en ces termes : « Ores, aians nouvellement receu les plaintes et advertissemens du sieur de Maulde, gouverneur de la ville et châtellenie de Bouchain, sur plusieurs enfans corrompus aux lieux de son gouvernement, notamment d’un Robert de Lattre, demeurant au lieu de Saint-Amand, en la haulte justice de leurs Altesses sérénissimes, proche du dit Bouchain, aagé seulement de huit ans, comme se peut voir par les pièces cy jointes, aiant proposé le dit sieur qu’il estoit plus que nécessaire d’extirper celte vermine abominable, par un reiglement rigoreux et sommier, supplians bien humblement vos Seigneuries d’y vouloir donner l’ordre et règlement convenable, que devrons suivre doresnavant en tel cas.

« De Mons, le 25e juing 1612.

« De vos Seigneuries, bien humbles et très affectionnés serviteurs, les gens de la souveraine cour à Mons. »

Finalement, le 30 juillet 1612, les archiducs en leur conseil privé, décident que l’on ne pourra pas mettre à mort les enfants sorciers qui sont sous l’âge de puberté.


Mons étant la capitale du comté et la cours de justice y ayant son siège, les acteurs du monde judiciaire montois exerçaient leur compétence bien au-delà des limites de la ville.

Voici quelques extraits de relevé de comptes concernant trois procès survenus dans des localités éloignées de Mons d’environ 30 kilomètres.

En 1559, une femme de 48 ans, domiciliée à Boussoit sur Sambre, à 28 km de Mons est condamnée et exécutée à Maubeuge. « À Jehan Defforges, pour avoir été à la ville de Mons porter les informations soumises au Conseil du Roy, il fut payé 4 Livres et 4 Sols. Aux conseillers et avocats de Mons pour leurs peines d’avoir consulté ces informations, alors que le cas était difficile, leur a été payé 100 Sols. A l’Officier de justice de Mons, pour être venu à Maubeuge, employé six jours à mettre à peine le corps de la prisonnière : 8 Livres Et pour le diner le jour de l’exécution : 60 Livres. » En effet, il était d’usage qu’un honnête banquet réunisse juges et notables après les exécutions. C’était une coutume si établie que Charles‑Quint en avait fixé le prix par un édit de 1546 (lequel prix ne cessa d’augmenter par la suite, « vu la cherté du temps »)[1].

Lors d’un procès instruit en 1653, à Moulbaix, près d’Ath, à 38 km de Mons quatre femmes furent condamnées au bucher. Un Officier des hautes œuvres de Mons nommé Laurent Lesaige, venu à plusieurs reprises de Mons à Moulbaix « pour soumettre les accusées à la question puis pour procéder aux exécutions, reçut 205 Livres et ses dépenses furent payés 63 Livres ». Le bailli de Moulbaix qui instruisait le procès s’était rendu cinq fois à Mons « pour prendre avis d’avocats. Pour ses dépenses, il toucha 354 Livres. Les avocats consultés à Mons ont reçu 135 Livres. »[2]

En 1681, deux femmes furent exécutées après un procès instruit à Meslin, à 30 km de Mons. « Le soussigné Paul Vigneron a reçu 23 sols pour avoir livré deux barres de fer pour la torture de Jacqueline B. Le soussigné Albert Legrand a reçu la somme de six livres tournois pour avoir fait et livré un banc pour donner la torture à Jacqueline B. Le soussigné Jacques Galopin, Maître des hautes œuvres de Mons, a reçu la somme de 62 livre et, 8 sols, pour avoir été employé à donner la question à Jacqueline B. le 5 septembre 1681 depuis cinq heures jusque neuf heures du soir. Le 9 septembre 1681, le soussigné Jacques Galopin, Maître des hautes œuvres de Mons a reçu la somme de 33 livres et 12 sols pour avoir exécuté Jacqueline B. à Meslin. »


Il y eut, hélas bien d’autres cas :

Isabeau Blondeau, octogénaire infirme, sans ressource, mendiante à Nimy, réputée sorcière, accusée de maléfices. Nie obstinément sous la torture. Condamnée au bannissement le 6 juin 1626.

Loys Dulay, 18 ans et Philippe Planchon, connus comme étant des « voyous » reconnus coupables de vols, sont tous deux jugés à Mons en 1629, soumis à la question, condamnés et brûlés.

En 1676, à Etroeungt, près d’Avesnes-sur-Helpe, Jean Rucquoy, âgé de 15 ans est arrêté en même temps que sa mère. Tous deux sont accusés de « sorcellerie et de maléfices ». L’affaire relevait de la juridiction de Valenciennes mais des par suite de débats sur le jeune âge de l’accusé, le dossier fut soumis en haut lieu à Bruxelles pour finalement abouti au conseil de justice de Mons. La sentence du 3 février1677 conclut que « l’Office d’Etroeung devra condamner ledit Jean à être étranglé à un poteau jusqu’à ce que mort s’en suive puis brûlé selon la forme accoutumée. » L’accusé était donc renvoyé à la justice de son lieu d’origine. Une note de frais du bourreau de Mons « pour être venu exécuter par le feu ledit Rucquoy » existe encore à l’Office d’Etroeungt. Une autre note de frais concerne la mère de ce garçon, Isabeau Dombrie, arrêtée en même temps que lui : « le maître des hautes œuvres de Valenciennes étant venu lui appliquer la question ». À la suite de quoi elle est morte dans sa prison à Etroeungt. Elle n’a donc pu être condamnée !

Anne Gossée « vieille femme » native de Mons, son procès commence le 22 avril 1683. Sur dénonciation, elle est accusée d’avoir, par maléfices, provoqué la mort des vaches des nonnes de l’Abbaye d’Epinlieu, « atteintes d’une maladie étrange ». Comme elle nie obstinément, après quelques hésitations en raison de son grand âge, le 19 aout 1683, elle est soumise à la torture pendant plusieurs heures. Elle nie jusqu’au bout « N’ayant rien pu tirer d’elle, elle a été renvoyée es prison où le père Urbain l’a été confesser. » Elle est trouvée morte dans sa prison le lendemain matin à quatre heures.

(à suivre)


SORCIERES A MONS (4) d’après Charles Henneghien

Marie-Thérèse Créquegnier, 12 ans et demi, orpheline, en aveu d’être sorcière, dénonce Anne Meurant pour lui avoir appris le métier. Il est cette fois tenu compte de son jeune âge. Par arrêt du 7 mai 1683 elle échappe à la peine capitale. Elle est renvoyée « avec le double des pièces de son procès aux mayeur et gens de loi de Blaregnies, lieu de sa naissance, pour en être fait par eux ce que la coutume ordonne. » On ignore la suite.

Anne Meurant, veuve sans ressource, native d’Estinnes mais mendiante à Mons est arrêtée aussitôt après la dénonciation ci-dessus. Le 8 mai 1683, soumise à la torture pendant quatre heures, elle nie d’abord puis finit par avouer. Elle est aussitôt condamnée, étranglée et brûlée le jour même sur la place du marché. Elle meurt en protestant de son innocence. On ignore son âge. Elle avait un fils et son mari est mort au siège d’Arras en 1654.


Marie-Françoise Tobie est âgée de 14 ans lorsqu’elle est arrêtée en 1691 dans la région de Quévy et emprisonnée à Mons. (Le procès fut interrompu par le siège et la prise de Mons par les troupes de Louis XIV.) En 1692, la Cour décide de la maintenir en prison jusqu’à l’âge de 18 ans et de statuer alors sur son sort. Nous ne connaissons pas la sentence définitive mais il semble cependant qu’elle fut placée dans un pensionnat à Bruxelles.

Ce cas a l’intérêt de rappeler que tous les procès ne se terminaient pas par une condamnation à mort. Toutefois, il est intéressant de noter que lors des débats, un des juges s’est dit partisan de la peine de mort « malgré l’âge de l’inculpée », mais il propose de « l’exécuter en chambre pour ne pas éveiller une trop grande émotion du peuple si elle était brûlée en public » Un avocat abonde dans le même sens, proposant soit de l’étrangler soit de la saigner par le pied.


Thomas Delin rapporte un autre cas allant dans le même sens : Marie Carlier, âgée de 15 ans, jugée à Valenciennes, fut non pas brûlée, mais exécutée « secrètement par l’épée » !

Il apparait donc que ces procès et leurs sentences n’avaient pas toujours l’assentiment et d’adhésion des populations locales. Les juges étaient conscients du fait que, dès cette époque, ils couraient le risque de réactions d’indignation citoyenne.

Baillis, prévôts, magistrats, échevins, avocats, officiers et sergents de justice étaient des experts régulièrement consultés pour avis sur l’ensemble du territoire.

C’est particulièrement évident pour ce qui est des bourreaux. Exécuteurs des arrêts de justice, ils avaient l’exclusivité de leur savoir-faire. Ils étaient irremplaçables. Fonctionnaires certes, mais mal aimés, leur salaire compensait la crainte et le mépris dont ils étaient l’objet.

Le cas de Marguerite Tiste, connu, est bien documenté : Toutes les minutes du procès ont été retrouvées. Agée de +/- 14 ans, accusée d’avoir ensorcelé une femme et 4 enfants, elle avoue tout. Condamnée à mort, elle fut étranglée et brûlée sur la place du Grand-Marché de Mons, le 22 juin 1671.

En plus de son long interrogatoire, le délibéré sur les pièces du procès et le prononcé de la sentence sont conservés aux archives. Les voici :

C. 22 juin 1671.

Délibéré sur les pièces du procès.

« En présence de messieurs eschevins Robert, le Duc, Brabant et Dupuis. Assesseurs : Lefèbvre, le Duc, Plétincq, Pottier et Dysembart.

Consultes les avocats Mercier et Overdaet.

Reveu le procès criminel de Marguerite Tiste avec les devoirs fais suivant l’ordonnance du 15.

L’advocat Mercier dit que la prisonnière ayant confessé d’avoir esté aux danses, menée et portée en air, s’estant donnée au diable, en accointance charnelle avec luy et d’avoir ensorcelé une femme et quatre enfans, doit estre tenue pour sorcière et mérite de perdre la vie par le feu ; cependant, considérant son bas eage, il luy est advis de la condamner à la morte par une saignée du pied en l’eau.

L’advocat Overdaet dit, joignant toutes les confessions de la prisonniêre, il y a matière suffisante de la tenir pour sorcière : pourquoy il lui est d’avis de la condamner au dernier supplice l’estranglant à un posteau et puis la bruslant en cendres.

Le pensionnaire Lefebvre est aussi d’avis de la condamner au dernier supplice, la faisant estrangler à un posteau puis la bruslant en cendres.

Le greffier Le Duc est de mesme avis.

L’advocat Plétincq de mesrne. Le greffier Pottier dit que la prisonnière est convaincue par sa propre confession d’estre sorcière ; il est vray qu’elle n’est suffisamment convaincue d’avoir maléfieé, mais considérant son eage, il luy est d’avis de la nourrir jusques à l’eage de 18 ans. Depuis, aiant considéré que la coustume ne se peut entendre que des mineurs non capables de dol, il luy est d’avis de la condamner au dernier supplice, comme les précédens ».

(à suivre)


SORCIERES A MONS (6) d’après Charles Henneghien

« Le greffier d’Ysembart dit que les variations de la prisonnière luy font doubter de la vérité de tout ce qu’elle a confessé : pourquoy, il luy est d’avis de la mettre à la question, et où elle insisteroit en ses confessions, il seroit d’advis de la condamner au dernier supplice comme ont dit les précédents ; mais où elle nieroit et changeroit, il voudroit la condamner à un bannissement.

Monsieur Robert l’a trouvée convaincue d’estre sorcière; pourquoy, luy est d’advis de la condamner au dernier supplice, comme ont dit les précédents.

Monsieur Le Duc est d’advis du greffier Porrier, de la nourrir jusque l’eage de 18 ans.

Monsieur Brabant d’avis du greffier Pottier, depuis du greffier d’Ysembart.

Monsieur Du Puis a demandé terme jusques à demain pour s’appaisier sur ses doubtes.

Conclu de condamner Marguerite Tiste à perdre la vie, la faisant estrangler à un posteau, et puis la brusler. Chacun 7 Livres 4 sols. »


D. 27 juin 1671

Prononcé de la sentence.

« Marguerite Tiste, combien que vostre devoir vous ait obligé de demeurer fidèle à Dieu, vous vous este nonobstant tant oubliée, qu’à la persuasion de vostre feue soeur, vous donnant au diable, cohabitant charnellement avec luy, aiant souffert qu’il vous ait marqué et porté aux danses, vous avez aussi, à sa suggestion, ensorcelé de maléfice quatre enfans et une femme. Sur quoy messieurs echevins

de ceste ville, vous aiant instruit vostre procès criminel, et par iceluy vous trouvé atteinte et convaincue du crime de sortilége, qui est de lèze majesté divine, et le veu en délibération du conseil avec leurs assesseurs et autres advocats, vous ont condamné et condamnent, à la scemonce de Monsieur Bailencour prévost de ceste ville et prévosté, d’estre estranglée et bruslée tant que la mort s’ensuive.

Ainsi prononcé à la scemonce du dit sieur prevost, par messieurs eschevins le Maire, Robert, de Gage, du Puit.

Et exécuté le dit jour. »


L'interrogatoire complet de Marguerite Tiste figure sur le post suivant :

"Extraits du dossier du procès criminel de Tiste Marguerite pour sortilège – 1671

[1] Mémoires de la Société archéologique et historique de l’arrondissement d’Avesnes, Tome XIII, 1930 [2] Revue de la Vie wallonne,1936.












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